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Ogooué-Ivindo : et si l’on assurait les plantations contre les éléphants ?

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Ogooué-Ivindo : et si l’on assurait les plantations contre les éléphants ?

Dans l’Ogooué-Ivindo, les éléphants ne représentent pas seulement un enjeu de conservation. Pour les agriculteurs installés autour de Makokou, ils constituent aussi un risque économique capable d’effacer des mois de travail en quelques heures. Entre les plantations détruites, les villages fragilisés et les revenus agricoles menacés, une nouvelle piste gagne du terrain : l’assurance. Des mécanismes existent déjà au Gabon et l’idée a été évoquée lors de l’Ivindo Economic Forum. Reste à savoir si cet outil peut réellement protéger les producteurs les plus exposés.

À l’est de Makokou, dans des villages comme Lata et Petit Bateau, la proximité avec la forêt donne une dimension particulière au conflit entre agriculture et faune sauvage. Les plantations côtoient les espaces fréquentés par les pachydermes. Lorsque les éléphants sortent de leur habitat pour se nourrir, les conséquences peuvent être immédiates : bananiers cassés, manioc piétiné, maïs détruit, parcelles entièrement ravagées.

À Lata, à environ 70 km de Makokou, les incursions répétées avaient contribué au départ de plusieurs habitants. Mais depuis l’installation de clôtures électriques, le village connaît un mouvement de retour et une reprise des activités agricoles. Un habitant, Martin Indjemboué, explique aux Echos de l’éco que les populations avaient passé trois années loin de leurs terres dans une situation d’insécurité alimentaire. Avec une clôture protégeant notamment un champ de manioc de sept hectares, les éléphants ne pénétreraient plus dans les parcelles protégées.

À Petit Bateau, minuscule village voisin de Lata, la situation a également illustré jusqu’où peut aller le conflit : lorsque les attaques deviennent répétitives et menacent les habitations comme les cultures, le risque agricole finit par devenir un risque pour l’existence même des villages. Derrière cette peur se cache une réalité moins visible : la destruction d’une plantation est aussi la destruction d’un capital.

Un patrimoine naturel qui déborde sur les terres agricoles

La situation de Makokou s’explique aussi par sa position au cœur d’un vaste ensemble forestier. Le Parc national de l’Ivindo, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2021, couvre près de 300 000 hectares et abrite une importante biodiversité, notamment des éléphants de forêt. Le parc s’inscrit dans un ensemble forestier plus vaste, à proximité d’autres espaces protégés de la province.

Les données disponibles localement sont cependant anciennes. Le dernier inventaire accessible pour l’Ivindo, réalisé en 2009, estimait la population du parc à 2 851 éléphants. Pour le parc national de Mwagna, un comptage réalisé en 2012 évaluait à environ 1 680 individus la population du parc et de son extension proposée.

Ces chiffres ne doivent pas être présentés comme des recensements actuels. Ils donnent néanmoins une indication de l’importance de ces deux espaces protégés dans la conservation de l’éléphant de forêt.

À l’échelle nationale, le Gabon abrite l’une des principales populations de l’espèce en Afrique. Les estimations scientifiques disponibles évaluent à environ 95 000 le nombre d’éléphants de forêt présents dans le pays. Le défi est donc double : préserver un patrimoine naturel exceptionnel tout en évitant que sa conservation ne se traduise par une fragilisation économique des communautés riveraines.

Quand l’éléphant détruit aussi un revenu

Pour une famille agricole, une plantation n’est pas seulement une parcelle de terre. C’est un investissement en semences, en main-d’œuvre, en entretien et en temps.

Lorsqu’elle est détruite, l’agriculteur perd sa récolte mais aussi une partie de sa capacité à financer la campagne suivante. Dans les zones exposées, cette répétition des pertes peut provoquer un phénomène encore plus préoccupant : le renoncement à l’agriculture. « Nous avons passé plusieurs années loin du village parce que nous ne pouvions plus cultiver normalement », témoigne ainsi Martin Indjemboué à propos de Lata.

Le mécanisme est simple : moins de terres cultivées signifie moins de production ; moins de production signifie moins de revenus pour les ménages et potentiellement moins d’approvisionnement pour les marchés locaux. Le conflit homme-éléphant devient ainsi un problème économique.

L’assurance, un deuxième filet de sécurité

Face à ce risque, une idée encore peu répandue dans les zones rurales gagne du terrain : assurer les cultures contre les dégâts provoqués par les éléphants.

Certaines structures de micro-assurance proposent déjà au Gabon des garanties contre les dommages causés par des animaux intégralement protégés par l’État, dont les pachydermes.

Pour les cultures, le niveau de couverture annoncé peut atteindre 250 000 FCFA, pour une cotisation annuelle de 42 000 FCFA. Le principe est simple : le producteur paie une prime et peut être indemnisé lorsque le sinistre est reconnu. Mais cette mécanique soulève immédiatement une question : 250 000 FCFA suffisent-ils pour remettre sur pied une plantation détruite ?

La réponse dépend de la superficie, du type de culture, du niveau d’investissement et de la valeur de la récolte attendue. L’assurance ne restitue donc pas nécessairement l’intégralité du revenu perdu. Elle constitue plutôt un filet de sécurité financier.

42 000 FCFA : un prix à payer pour continuer à produire ?

Pour un petit exploitant, 42 000 FCFA représentent une dépense réelle.

Le choix de s’assurer dépendra donc d’un calcul simple : combien coûte la prime par rapport au risque de perdre la plantation ? Si les attaques sont fréquentes, l’assurance peut devenir économiquement intéressante. Mais si le producteur ne connaît pas le produit, ne sait pas comment déclarer un sinistre ou considère la prime trop élevée, la couverture restera théorique.

Le défi est donc autant celui de l’accès au produit que celui de son existence.

Le marché de l’assurance agricole commence parallèlement à se structurer. Le lancement de SAMB’A Exploitation Agrikol en 2026 témoigne de cette volonté de développer des solutions de protection adaptées aux producteurs. Mais le risque «  éléphant » possède une particularité : il est lié à la présence d’une espèce protégée et à la proximité des espaces naturels.

Au Forum économique, l’idée sort de l’ombre

Lors de l’Ivindo Economic Forum, organisé le 26 août à Makokou, la question a directement été évoquée par un panéliste, représentant le secteur des assurances. L’idée : permettre aux producteurs exposés de s’assurer contre la destruction de leurs plantations.

La proposition est d’autant plus intéressante que le forum réunissait des acteurs publics, financiers et économiques autour de la diversification de l’économie provinciale.

Protéger l’agriculture ne consiste donc pas seulement à produire davantage. Il faut aussi protéger le capital investi par celui qui produit. L’assurance pourrait ainsi compléter les mécanismes publics et associatifs de prévention et d’accompagnement des populations.

Les clôtures montrent déjà que la prévention fonctionne

L’Ogooué-Ivindo n’attend toutefois pas l’assurance pour agir. Depuis 2022, le ministère des Eaux et Forêts, avec l’appui technique de l’ONG Space for Giants, déploie des clôtures électriques mobiles pour éloigner les éléphants des plantations. En août 2026, 485 clôtures étaient installées dans 190 villages de la province, au bénéfice de 5 541 personnes. L’Ogooué-Ivindo est ainsi la province la mieux équipée du pays.

À Lata, cette solution a déjà produit des effets visibles : la sécurisation des plantations a favorisé le retour de certains habitants et la reprise des cultures. À Makokou, la présence accrue de manioc et de bananes produits localement sur les marchés est également présentée comme un signe de cette reprise. Mais la demande reste forte : près de 300 demandes de clôtures sont encore enregistrées dans la province.

Le dispositif montre donc une chose essentielle : prévenir le risque peut permettre de relancer l’économie agricole.

L’assurance ne remplacera pas les clôtures

Une police d’assurance ne protégera jamais une plantation contre une attaque.

Les clôtures, les systèmes d’alerte, la surveillance et l’organisation des espaces agricoles restent indispensables. Le gouvernement prévoit d’ailleurs de poursuivre le déploiement des clôtures électriques dans les neuf provinces, avec un programme national soutenu notamment par le financement de l’Initiative pour les forêts d’Afrique centrale.

L’assurance interviendrait donc en deuxième ligne. Prévenir d’abord. Indemniser ensuite. C’est cette combinaison qui pourrait permettre de réduire le coût économique du conflit.

Une ONG veut aussi agir sur le risque financier

La réflexion ne se limite pas aux clôtures. La Wildlife Conservation Society (WCS) travaille également sur des mécanismes destinés à mieux répondre aux conséquences économiques du conflit homme-éléphant. Son approche associe prévention, accompagnement des communautés et réflexion sur des mécanismes d’assurance ou d’indemnisation.

Pour les acteurs de la conservation, l’enjeu est désormais de parvenir à une coexistence dans laquelle les communautés ne supportent pas seules le coût de la présence d’une espèce protégée. Autrement dit : conserver l’éléphant tout en protégeant le revenu de celui qui vit à proximité de son habitat.

Le risque d’assurer le risque

Pour les assureurs, le défi est également technique. Comment déterminer précisément la superficie détruite ? Comment évaluer une récolte qui n’a pas encore été commercialisée ? Comment établir que le dommage est bien imputable à un éléphant ? Et comment éviter les déclarations frauduleuses ? Ces questions conditionnent la viabilité économique du produit.

Un risque trop élevé peut rendre l’assurance coûteuse. Une prime trop élevée peut décourager les agriculteurs. Une indemnisation trop faible peut, à l’inverse, rendre le produit peu attractif. Tout l’enjeu est donc de trouver le point d’équilibre entre le prix payé par l’agriculteur et la protection réellement offerte.

À Lata, Petit Bateau et ailleurs, protéger aussi le revenu

L’enjeu dépasse finalement la seule question de l’indemnisation. Lorsqu’une famille renonce à cultiver parce qu’elle ne supporte plus les destructions, c’est une production qui disparaît, un marché local qui perd un fournisseur et une famille qui perd une source de revenus.

À Lata comme à Petit Bateau, l’expérience montre que les dégâts causés par les éléphants peuvent progressivement modifier l’économie même des villages.

La sécurisation des plantations permet déjà d’inverser partiellement cette tendance. L’assurance pourrait constituer une protection supplémentaire pour les producteurs confrontés malgré tout à des pertes. Protéger l’agriculteur, ce n’est donc pas seulement réparer une perte. C’est maintenir une capacité à produire.

Assurer pour rester

Le Gabon possède l’une des dernières grandes populations d’éléphants de forêt d’Afrique. L’Ogooué-Ivindo, avec l’Ivindo, Mwagna et les vastes forêts qui les entourent, se trouve au cœur de ce patrimoine. Mais autour de ces sanctuaires vivent des populations qui doivent pouvoir cultiver, vendre, investir et vivre de leurs terres.

L’assurance ne fera pas disparaître les éléphants. Elle ne réglera pas à elle seule le conflit homme-faune. Mais elle peut permettre à un agriculteur qui a perdu sa récolte de replanter au lieu d’abandonner.

C’est peut-être là que se trouve sa véritable valeur économique.

À Makokou, le débat n’est donc plus seulement de savoir comment éloigner l’éléphant des plantations. Il faut aussi réfléchir à la manière d’empêcher qu’une attaque d’éléphant ne transforme une perte agricole en abandon durable d’une activité.

Dans l’Ogooué-Ivindo, assurer une plantation pourrait finalement revenir à assurer la possibilité pour une famille de rester sur sa terre et de continuer à produire.

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