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Éléonore Léa Boukandou, la mémoire vivante des mines gabonaises

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Éléonore Léa Boukandou, la mémoire vivante des mines gabonaises

Du simple complément au pétrole au pilier majeur de la diversification économique, l'industrie minière gabonaise a connu une métamorphose profonde au cours des vingt-sept dernières années. Entre 1998 et 2026, une femme discrète, passionnée de géologie, a accompagné cette révolution de l'intérieur : Éléonore Léa Boukandou. À travers son parcours se raconte l'évolution d'une administration technique devenue un véritable outil de souveraineté économique, où la transformation locale, la gouvernance des ressources et la protection de l'environnement occupent désormais une place centrale.

Libreville, 1998. Éléonore Léa Boukandou franchit pour la première fois les portes du Ministère des Mines. Elle n'a que vingt-cinq ans, tout juste son diplôme d'ingénieure en poche, et elle entre dans un univers que les femmes ne fréquentent guère. Ce premier jour, elle se souvient encore précisément du regard des collègues, de cette surprise silencieuse qui se dessine sur les visages quand Jean Félicien Makanga, alors Directeur de la Géologie, la présente au collectif. « Je revois encore les regards étonnés de mes nouveaux collègues découvrant que j'étais le nouveau membre de l'équipe », confie-t-elle. À cette époque, voir une femme intégrer ce cercle d'ingénieurs et de techniciens de terrain « bousculait visiblement les habitudes ».

Cette scène d'entrée, banale en apparence, renferme toute la trajectoire qui suivra. Car la jeune femme ne viendra pas pour occuper une place, elle ne viendra pas pour y rester. Elle viendra, sans le savoir encore, participer à une profonde transformation du secteur minier gabonais, au sein d'une administration elle-même en pleine mutation. En 1998, elle ne l'imagine pas elle-même. Quand on lui demande si elle prévoyait de consacrer vingt-huit ans de sa vie aux mines, elle répond honnêtement : « Non. Ce n'est que quelques années plus tard, en analysant froidement les textes et l'âge requis à l'époque pour faire valoir nos droits à la retraite, que j'ai réalisé que j'allais peut-être y passer 28 ans de ma vie. » Mais ce « calcul administratif », ajoute-t-elle, « s'est transformé en une aventure humaine et professionnelle extraordinaire ».

La professeure qui a tout changé

Avant le Ministère des Mines, avant la géologie appliquée, il y a la classe de 4e du Lycée d'État de l'Estuaire. Une salle ordinaire, des élèves ordinaires, et une enseignante extraordinaire. Madame Ouendo transmet plus qu'une discipline ; elle transmet une passion, cette alchimie qui transforme l'apprentissage en vocation. Pour Éléonore, l'impact est décisif. « Ce coup de foudre professionnel, je le dois à mon enseignante de classe de 4e au Lycée d'État de l'Estuaire, madame Ouendo, qui a su me communiquer sa passion. »

Cette rencontre éclaire quelque chose de fondamental dans la personnalité d'Éléonore : elle ne subit pas les circonstances, elle les interprète comme des appels. Elle aurait pu devenir médecin, avocate ou journaliste, les voies prestigieuses pour une jeune fille brillante en Afrique. Mais elle choisit les sciences de la Terre, cette discipline rigide et exigeante où peu de femmes s'aventurent. C'est une décision qui révèle déjà sa nature profonde : aller où personne ne l'attend, imposer sa présence là où elle n'est pas attendue.

Grandir avec un secteur qui se transforme

Ce qui est remarquable : Éléonore synchronise sa carrière avec l'évolution du Gabon minier. Elle ne fait pas carrière dans un secteur stable, elle grandit avec lui. En 1998, le Gabon minier s'organise autour de l'exploitation majeure de COMILOG à Moanda. L'État enregistre la production : 100% du manganèse brut s'écoule par le port d'Owendo, sans transformation locale. L'administration minière accompagne cette activité établie depuis longtemps. Éléonore arrive et trouve sa mission : transformer la stratégie de l'État, passer d'une simple administration technique à une véritable gouvernance minière capable de piloter la création de valeur sur le territoire national.

Le premier défi est pédagogique : convaincre ses collègues que « l'administration minière n'est pas qu'une administration technique, mais un secteur économique majeur ». Comment élever le Gabon vers une logique de transformation locale ? Les réformes progressives aboutissent en 2016. Le Code Minier réformé marque un tournant majeur : il intègre enfin la protection environnementale, absente de la loi de 2000, qui avait laissé les dégâts de Mounana et Moanda s'accumuler. Plus révolutionnaire encore : la transformation locale devient obligation légale. Le Code minier renforce les exigences de transformation locale et inscrit cette orientation parmi les priorités de la politique minière nationale. Le Complexe Métallurgique de Moanda symbolise ce nouveau paradigme. Son implantation marque une étape importante dans cette stratégie en permettant une transformation locale d'une partie du manganèse extrait. « En 1998, le Gabon était un simple exportateur de matière brute. Aujourd'hui, c'est un producteur de valeur ajoutée », explique Éléonore.

Femme dans le secteur minier : imposer sa légitimité par la compétence

Parler d'une femme dans les mines, c'est évoquer les obstacles et les plafonds de verre. Éléonore refuse ce récit réducteur. « Très franchement, je n'ai jamais ressenti de sentiment d'illégitimité ni l'obligation d'en faire plus que les autres pour être acceptée. Ce milieu, bien que profondément masculin, m'a phagocytée naturellement. J'ai toujours été entourée par mes aînés. » Elle refuse de se définir par le genre. Son arme ? La compétence incontestable. « La véritable autorité se construit par la compétence, jamais par le statut », affirme-t-elle. En 1998, ses collègues doutaient qu'une jeune femme puisse rivaliser d'expertise. En 2026, personne n'oserait contester son autorité. Elle a imposé sa légitimité par le travail rigoureux et la rigueur analytique. Au fil des ans, d'autres femmes ont suivi : l'administration compte désormais « de nombreuses femmes directrices, géologues, métallurgistes » qui font la force du secteur. Son parcours a contribué à ouvrir davantage la voie à une nouvelle génération de femmes géologues, ingénieures et métallurgistes.

La souveraineté minière : l'obsession qui guide tout

Une idée traverse sa carrière : la souveraineté minière du Gabon. Pas la carrière personnelle, pas la reconnaissance, la souveraineté de la Nation dans la gestion de ses ressources. En 1998, l'État gère les mines selon un cadre administratif établi. Trois décennies plus tard, l'État « ne se contente plus de recevoir les redevances : il affirme davantage son rôle stratégique dans l'orientation du secteur, le suivi des projets de transformation locale et le renforcement des exigences environnementales. »

Cette transformation s'est opérée par l'expertise et la réforme législative. Éléonore décrit les enjeux majeurs : renforcer la capacité technique de l'État pour négocier au plus haut niveau, moderniser le cadastre minier, imposer les normes environnementales internationales. « À l'interne, il fallait convaincre nos équipes que nous avions la légitimité technique pour rivaliser avec les standards internationaux et piloter stratégiquement notre secteur. » Sa réponse : construire un « socle de compétences ». Elle parle d'un mentor affectueusement appelé « RAO », architecte invisible de cette stratégie collective. « C'est uniquement par ce bloc d'expertises soudées que nous parvenons à faire en sorte que les richesses du sous-sol profitent concrètement à nos populations et financent notre développement. »

Transmettre davantage qu'un métier

À la fin de sa carrière, Éléonore ne rêve pas de monuments. Son obsession véritable, c'est la transmission. Elle ne perçoit pas son titre de pionnière comme une consécration, mais comme « une responsabilité collective ». Cette nouvelle génération d'ingénieurs hérite d'un secteur infiniment plus complexe : métallurgie de pointe, chaîne de valeur globale, normes environnementales internationales, traçabilité des minerais. Mais elle hérite aussi d'un État doté de lois fortes, d'outils modernes de contrôle, d'une véritable stratégie minière. « Nous leur laissons des bases solides. À eux de porter ce secteur encore plus haut, avec la même rigueur, la même éthique. »

Elle demande l'excellence. « Le secteur minier ne souffre plus l'amateurisme. Soyez le plus pointu dans votre domaine. » Et aux jeunes femmes : « Les barrières n'existent plus que si vous vous les imposez. Imposez votre légitimité par votre travail. » Quand on lui demande quel héritage elle souhaite, elle parle avec émotion : « Cette femme passionnée qui a œuvré au service de la souveraineté du Gabon minier ». Elle veut que son parcours prouve que « la compétence n'a rien à voir avec le genre ». Mais surtout : « la plus belle richesse d'un pays reste ses hommes et ses femmes. »

Après vingt-huit années passées au service des mines gabonaises, Éléonore Léa Boukandou continue de défendre une conviction simple : la véritable richesse d'un pays ne réside pas seulement dans son sous-sol, mais dans sa capacité à maîtriser, transformer et valoriser lui-même ses ressources. Pour elle, l'avenir du Gabon minier ne se mesure plus seulement en tonnes extraites, mais en valeur créée sur le territoire national.

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