Alors que la Constitution de la Vᵉ République, promulguée en décembre 2024, érige la protection de la propriété privée (Article 20) et la dignité humaine au rang de principes cardinaux, la vague de déguerpissements qui secoue le Grand Libreville met en lumière de violentes contradictions économiques. Confrontée aux impératifs d'assainissement urbain, la promesse présidentielle de campagne garantissant l'accès universel à un logement décent et la justice sociale se heurte aujourd'hui à une destruction massive de capital privé et à la précarisation du tissu économique local.
Les opérations d'éviction et de démolition engagées par les services de l'Aménagement urbain et le Génie militaire touchent plusieurs axes névralgiques et quartiers à forte densité du Grand Libreville. Aucune zone n’est épargnée : de Libreville à Ntoum, en passant par Akanda et Owendo, les populations sont dans le désarroi.
Si elles suscitent un brin d’espoir, les nombreuses consultations publiques initiées par le gouverneur de la province de l’Estuaire, Marie-Françoise Dikoumba, ne stoppent pas l’élan déjà engagé. Les casses auront bel et bien lieu, au détriment de nombreux investissements et de transmissions ancestrales.
Pire, ce coup de balai urbain provoque un choc d'offre immédiat. La destruction simultanée de centaines de bâtisses dites informelles et semi-douces reporte brutalement la demande vers le marché locatif régulier. La facture est sans appel : une hausse spéculative des loyers dans les zones périphériques et une aggravation du déficit national en logements.
Promesses de campagne face à la réalité
Durant la campagne présidentielle, l'engagement de restaurer la dignité citoyenne et de garantir un toit à chaque ménage avait scellé un contrat de confiance avec les populations. Sur le terrain, l'absence d'évaluation contradictoire préalable et de compensations financières directes (pourtant prévues par la loi n° 6/61 sur l'expropriation) transforme ces démolitions en une perte nette de patrimoine pour les familles.
« Pendant la campagne, le Président promettait que le Gabonais ne serait plus humilié chez lui et qu'un toit serait garanti à tous. Aujourd'hui, à Plaine-Oréty, nos économies de vingt ans sont sous les décombres sans aucun dédommagement ni site de recasement. C'est une ruine économique totale », confie un ancien propriétaire d’une maison de deux étages à Plaine-Oréty.
Au-delà du drame résidentiel, les déguerpissements fauchent le tissu micro-économique local. Boutiques de quartier, ateliers de menuiserie, garages et étals de marché installés le long des axes routiers sont rasés sans accompagnement.
« Mon atelier faisait vivre quatre familles et remboursait un crédit bancaire. En trois heures de temps, tout a été rasé au Carrefour Léon Mba, dans la zone dite de la Baie des Cochons. Sans indemnisation pour reconstituer notre outil de travail, nous sommes poussés vers la faillite », déplore Chantal, gestionnaire d’un espace commercial détruit.
Sur le plan macro-économique, cette insécurité foncière envoie un signal négatif aux investisseurs. L'inapplication stricte de l'article 20 de la Constitution de 2024 et des critères légaux d'expropriation accroît le risque juridique perçu, freinant l'octroi de crédits hypothécaires par les banques commerciales et affaiblissant la confiance des promoteurs immobiliers.
L’urgence d’une régulation par le marché et l’investissement public
De nombreux experts estiment tout de même qu’il est possible de changer la donne. Selon eux, l'État doit impérativement aligner sa politique urbaine sur les garanties constitutionnelles de 2024 pour transformer cette contrainte d'aménagement en levier d'attractivité et préserver la paix sociale. Cela implique, notamment, la création d'un fonds de garantie et d'indemnisation foncière destiné à dédommager équitablement les bâtisses et les investissements réalisés par les citoyens.
En parallèle, une viabilisation préalable de parcelles sociales doit être engagée par la Société Nationale Immobilière (SNI) sur des sites stratégiques tels que Ntoum et Okolassi, afin d'absorber efficacement la demande résiduelle. Une démarche qui doit s'accompagner d'une titrisation accélérée des biens, mesure indispensable pour sécuriser le droit de propriété et intégrer durablement le capital informel dans le circuit financier officiel du Gabon.