L’ouverture du marché chinois offre au Gabon un débouché supplémentaire. Mais entre l’accès au marché et la capacité à y vendre des produits transformés, l’écart reste important. Au colloque sino-africain organisé le 30 septembre à Libreville, le gouvernement gabonais et la Chine ont défendu les perspectives offertes par cette mesure. Des économistes et industriels ont, eux, insisté sur les conditions nécessaires pour éviter qu’elle ne renforce simplement le modèle extractif.
1. Le zéro tarif facilite l’accès au marché, mais ne crée pas la production
Depuis le 1er mai 2026, la Chine applique une politique de zéro tarif douanier à l'ensemble des pays africains avec lesquels elle entretient des relations diplomatiques. Pékin présente cette ouverture comme un moyen d'accroître l'accès des produits africains à son marché et de renforcer les capacités de développement autonome du continent.
Pour le Gabon, l'enjeu concerne notamment les filières du bois, du manganèse et d'autres ressources exportées vers la Chine. Mais la suppression des droits de douane ne règle pas la question de la capacité productive.
« Le zéro tarif, c'est une bonne nouvelle. Mais c'est aussi un piège si on ne comprend pas ce qu'on vend », estime Dr Alain Bidegain, économiste à l'Université Omar Bongo. Selon lui, l'ouverture pourrait surtout accroître les exportations de matières premières si le Gabon ne développe pas simultanément ses capacités de transformation.
Le ministre de l'Industrie et de la Transformation locale, Lubin Martial Ntoutoume, défend précisément cette ambition. Pour lui, le Gabon doit profiter de cette ouverture pour retenir davantage de valeur ajoutée sur son territoire. Il estime que la politique chinoise constitue une opportunité pour les entreprises et pour la mise en œuvre des politiques industrielles et commerciales.
2. La question n'est plus seulement d'exporter, mais de monter dans les chaînes de valeur
L'ambassadeur de Chine au Gabon, Zhou Ping, inscrit la mesure dans une évolution plus large des relations sino-africaines : « de l'assistance au commerce, des infrastructures aux chaînes industrielles ». Dans son allocution, il souligne la complémentarité économique entre la Chine et l'Afrique et estime que le zéro tarif permettra à davantage de produits africains d'accéder au marché chinois.
Le gouvernement gabonais veut ainsi transformer cette ouverture commerciale en levier industriel. Mais cette ambition soulève une question centrale : quels produits le Gabon sera-t-il réellement capable d'exporter ?
Pour Justine Nguema, experte au Centre d'Études Stratégiques du Gabon, « il manque une stratégie industrielle cohérente ». Elle relève un décalage entre les annonces sur la transformation locale et les moyens nécessaires pour la réaliser : infrastructures, ingénieurs, usines et financement.
Cette interrogation rejoint celle de l'Institut Prométhée. Son président, Hugues Mbadinga Madiya, a résumé le problème en posant plusieurs questions : que peut produire le Gabon, avec quelle qualité, dans quels volumes et selon quelles règles ?
3. Le financement reste l'un des maillons faibles
Même lorsqu'un débouché existe, une entreprise doit pouvoir investir pour produire à grande échelle. C'est l'un des principaux points soulevés par les intervenants gabonais.
Claude Assila de l'Association des Industriels du Gabon, considère le zéro tarif comme « une opportunité », notamment pour les entreprises de transformation du bois. Mais il estime que cette ouverture doit être accompagnée par des mesures concrètes, notamment sur le financement et la formation.
Le coût du crédit constitue ainsi un enjeu majeur pour les PME qui souhaitent investir dans des équipements industriels. Le problème n'est donc pas uniquement commercial : il concerne également la politique de financement de l'économie.
Pour Justine Nguema, le maintien d'un écart important entre les conditions d'accès au financement et les ambitions d'industrialisation risque de limiter la portée de la mesure chinoise. Autrement dit, un marché ouvert ne suffit pas si les entreprises locales ne disposent pas des moyens de produire pour ce marché.
4. Le transfert de technologies devra être mesurable
Le gouvernement gabonais associe également l'ouverture chinoise à la perspective d'un transfert de technologies et de savoir-faire. C'est l'un des arguments avancés pour justifier une coopération plus poussée avec les entreprises chinoises. Mais là encore, les experts demandent à passer du principe aux mécanismes concrets.
Pour Pierre Biket, consultant en politique commerciale, le Gabon doit négocier les conditions de cette coopération et chercher à obtenir davantage qu'un simple débouché pour ses matières premières. Il préconise des partenariats permettant aux entreprises gabonaises d'acquérir des compétences et de participer davantage aux processus industriels.
Claude Assila formule une attente similaire : les partenariats avec les entreprises chinoises devraient, selon lui, intégrer la formation de techniciens et d'ingénieurs gabonais et favoriser l'appropriation locale des savoir-faire.
Le ministre de l'Industrie inscrit cette perspective dans la politique de transformation locale du Gabon. Mais la portée réelle du transfert de technologies dépendra des contrats, des investissements réalisés sur place, de la formation et de la capacité des entreprises gabonaises à maîtriser progressivement les procédés industriels.
5. Le zéro tarif ouvre une porte, mais le Gabon doit décider de ce qu'il veut en faire
La mesure chinoise intervient alors que le Gabon cherche à diversifier son économie et à augmenter la transformation locale de ses ressources. Elle ouvre donc une possibilité commerciale supplémentaire, mais ne constitue pas à elle seule une politique industrielle. C'est précisément le message porté par le ministre Lubin Martial Ntoutoume : l'opportunité doit être saisie « avec méthode, discernement et ambition », avec une réflexion sur les politiques industrielles, commerciales et les dispositifs d'accompagnement.
L'ambassadeur Zhou Ping défend, de son côté, une vision plus large. Selon lui, le zéro tarif constitue une étape de l'ouverture de haut niveau de la Chine et doit contribuer à une économie mondiale plus ouverte.
Les experts gabonais invitent toutefois à regarder au-delà de l'ouverture commerciale. Yves Mboumba, historien économique, estime que le risque est de reproduire un schéma ancien dans lequel le Gabon exporte des ressources brutes et importe des produits transformés. Liliane Ndomo, économiste de l'environnement, ajoute une autre dimension : l'accélération des exportations de ressources doit être conciliée avec la préservation des forêts et la durabilité des ressources.
La question de l'inclusion se pose également. Evelyne Assanga, présidente de la Chambre des Femmes Entrepreneurs, demande que les femmes soient intégrées aux nouvelles chaînes de valeur et bénéficient des emplois et opportunités créés par une éventuelle industrialisation.
Enfin, Marc Avondo, politologue, replace la mesure dans le contexte plus large de la relation Chine-Afrique. Au-delà du commerce, observe-t-il, l'ouverture chinoise participe aussi à une stratégie d'influence et de coopération avec le continent.
Une opportunité qui reste à transformer
Le zéro tarif chinois constitue donc une ouverture commerciale réelle. Mais son effet sur l'économie gabonaise dépendra moins de la suppression des droits de douane que de la capacité du pays à produire davantage, à transformer localement ses ressources, à financer ses entreprises et à développer les compétences nécessaires.
La Chine présente la mesure comme un levier pour renforcer l'accès des produits africains à son marché. Le Gabon y voit une occasion d'accélérer sa transformation locale. Les experts, eux, posent la question des conditions de cette transformation.
Le véritable enjeu n'est donc plus seulement de savoir si le marché chinois est ouvert au Gabon. Il est de savoir ce que le Gabon sera capable d'y vendre demain.