Après avoir consacré notre dernier numéro à Nourrir le Gabon, il nous a semblé naturel de poursuivre ce chemin par ce qui vient tout de suite après l'assiette : la santé. Car nourrir un peuple ne suffit pas s'il ne peut pas se soigner. Un pays qui remplit les assiettes mais laisse ses hôpitaux exsangues ne fait que déplacer la facture. Ce numéro poursuit donc, sous un autre angle, la même conviction : la vitalité d'une nation se construit d'abord dans le corps de ses citoyens.
En 1913, Albert Schweitzer débarquait à Lambaréné avec une malle de médicaments, un piano et la conviction que soigner était le plus noble des actes humains. Il y bâtissait un hôpital au bord de l'Ogooué qui allait faire rayonner le nom du Gabon dans le monde entier et lui valoir le prix Nobel de la paix en 1952. Un siècle plus tard, l'hôpital existe toujours. Mais l'ironie silencieuse de l'histoire, c'est que ce sont encore trop souvent des avions qui décollent de Libreville vers Paris, Rabat ou Tunis, emportant des Gabonais gravement malades vers des soins que leur propre pays peine encore à leur offrir.
Ce réflexe-là a un coût. Il a un nom. Et il raconte, mieux que n'importe quel rapport officiel, l'état réel de notre système de santé.
Commençons par ce que les chiffres disent sans détour. Le Gabon dispose de 0,5 médecin du secteur public civil pour 1 000 habitants, selon la Banque mondiale. L'OMS recommande un minimum de 1 médecin pour 1 000 habitants pour assurer une couverture sanitaire décente. Nous en sommes à moins d'un tiers. La densité globale de personnel soignant, médecins, infirmiers et sages-femmes confondus, est de 3,23 pour 1 000 habitants, en dessous du seuil de 4,45 fixé par la stratégie mondiale de couverture sanitaire universelle à l'horizon 2030. Ce n'est pas une fatalité. C'est un écart à combler, avec méthode et ambition.
En 2025, 59 mères gabonaises sont mortes dans un hôpital. Pas en forêt. Pas sans soins. Dans un lit d'hôpital, dans un pays qui affiche un taux de couverture maladie de 76 %. Ce chiffre mérite qu'on s'y attarde. Pas pour accabler, mais parce qu'un pays qui veut se soigner doit d'abord avoir le courage de regarder ses propres indicateurs en face.
Et pourtant, quelque chose bouge. Quelque chose de concret, de mesurable, d'encourageant. Le 1er juillet 2026, le président Oligui Nguema a remis au CHU d'Owendo et à l'Institut des Maladies Infectieuses Professeur Daniel Gahouma un lot d'équipements biomédicaux de dernière génération d'une valeur de 18 milliards de francs CFA. Un investissement significatif, accompagné d'une exigence claire de transparence dans la gestion. L'objectif est de moderniser durablement le plateau technique des hôpitaux publics et de réduire progressivement le recours aux évacuations sanitaires à l'étranger.
Dans la même dynamique, une mission de l'Hôpital Américain de Paris a été accueillie au Centre Diagnostic de Libreville en juin 2026, dans le cadre du programme international Medical Talent, avec l'ambition de faire émerger un pôle de référence capable d'offrir des soins de haut niveau sur place. Le Gabon, progressivement, cesse d'exporter ses malades. Il commence à importer l'excellence.
Le Plan National de Développement Sanitaire 2024-2028 a pour la première fois érigé la redynamisation des soins de santé primaires en priorité nationale, rompant avec des décennies de système hospitalo-centré qui concentrait les ressources sur les grandes structures au détriment des dispensaires et centres de santé de proximité. Le budget 2026 alloue plus de 38 milliards de francs CFA aux frais médicaux, répartis entre CHU, hôpitaux régionaux et centres de santé.
Ce numéro est né d'une conviction simple : la santé d'un peuple n'est pas une dépense. C'est un investissement. Celui qui conditionne tout le reste. Un travailleur en bonne santé produit. Un enfant soigné apprend. Une mère qui accouche dans des conditions dignes survit et transmet. Après avoir nourri le Gabon, il faut désormais le soigner : aucune politique économique sérieuse ne peut faire l'économie d'un système de santé solide.
Le Gabon qui soigne, ce n'est pas un slogan. C'est un chantier ouvert, exigeant, parfois douloureux à observer, mais résolument en marche.
Parce que le meilleur baromètre du développement d'un pays, c'est ce qu'il fait pour ses malades.
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