« Ouvrir mon capital ? Non, je préfère encore emprunter. » La réponse revient souvent chez les entrepreneurs interrogés sur le financement de leur croissance. Pourtant, beaucoup reconnaissent ensuite que le crédit bancaire est difficile à obtenir et que son coût peut étouffer une petite structure. Le paradoxe est là : l'entrepreneur a besoin d'argent pour grandir, mais hésite à faire entrer dans son entreprise ceux qui pourraient le lui apporter.
Au-delà du financement, l'ouverture du capital touche à quelque chose de plus sensible : le pouvoir de décider. Pour un dirigeant qui a bâti son activité avec ses propres ressources, l'entreprise n'est pas un simple actif financier, mais le fruit d'années de travail. Y faire entrer un investisseur revient à accepter qu'une autre personne devienne copropriétaire de cette histoire.
Le mécanisme reste pourtant simple. Une entreprise qui veut se développer peut renforcer ses fonds propres en faisant entrer des investisseurs à son capital, qui deviennent associés ou actionnaires. L'opération apporte des ressources nouvelles sans créer de dette à rembourser, mais elle dilue la participation des fondateurs et, selon les accords conclus, partage certaines décisions.
Un dirigeant qui reste majoritaire ne perd pas pour autant le contrôle : droits de vote, décisions réservées, modalités de sortie peuvent s'organiser juridiquement, notamment via la Société par actions simplifiée, qui offre une grande liberté statutaire. Ouvrir son capital ne signifie donc pas perdre le contrôle, mais accepter de ne plus décider seul.
Autre frein, plus discret : l'exigence de transparence. Un investisseur veut connaître le chiffre d'affaires, les charges, les dettes, les marges, les risques. Pour des dirigeants dont la comptabilité s'est construite au fil des obligations courantes plutôt que pour présenter une photographie stratégique de l'activité, cette étape est déjà un obstacle.
La Banque mondiale souligne les difficultés d'accès au financement des entreprises gabonaises, autour des garanties, de l'information financière et des projets « bancables ». Elle indiquait aussi que le crédit domestique au secteur privé représentait environ 14 % du PIB du Gabon en 2023, contre environ 36 % en moyenne en Afrique subsaharienne.
Avec un emprunt, l'entrepreneur garde la propriété de son entreprise mais rembourse capital et intérêts. Avec un investisseur, il échappe à cette obligation, mais partage la propriété et les bénéfices futurs, à charge pour lui de choisir un partenaire qui apporte, au-delà des fonds, une expertise sectorielle ou un réseau commercial. La COSUMAF présente ainsi le capital-investissement comme une source de capitaux de long terme doublée d'un accompagnement technique.
Cela suppose de changer de posture : ne plus seulement dire « j'ai besoin de 100 millions de FCFA », mais expliquer ce que cette somme financera et quelle part de l'entreprise peut être cédée en échange. Une entreprise valorisée à 100 millions qui lève 50 millions, à une valorisation post-investissement de 150 millions, cède un tiers de son capital, tout en conservant les deux tiers et des ressources nouvelles pour se développer.
Beaucoup d'entreprises restent petites non par manque d'activité, mais faute de ressources pour franchir un nouveau cap. La Banque africaine de développement estime les besoins annuels de financement du Gabon, pour sa transformation structurelle, à 1,18 milliard de dollars à l'horizon 2030. La question dépasse l'intérêt individuel : elle touche à la capacité des PME à investir, recruter et participer à la diversification de l'économie.
La peur d'ouvrir son capital n'est pas irrationnelle. Elle traduit la crainte de perdre le contrôle et de céder une part de la valeur créée après des années d'efforts. Mais elle vient aussi souvent d'un manque de préparation : un entrepreneur qui connaît la valeur de son entreprise et choisit son investisseur n'aborde pas l'opération comme celui qui cède des parts dans l'urgence, faute de trésorerie.
Le sujet n'est donc pas de savoir s'il faut avoir peur d'ouvrir son capital, mais comment le faire sans perdre la maîtrise de son projet. Une entreprise n'a pas vocation à rester éternellement entre les mains de celui qui l'a créée : elle a vocation à créer de la valeur, des emplois et de l'activité. Parfois, cela suppose d'accepter que d'autres entrent dans l'histoire. Pas pour écrire à la place du fondateur, mais pour lui donner les moyens d'écrire la suite.