Les chiffres sont implacables : au 31 mai 2026, le Gabon et le Congo captent à eux seuls 60,6 % du marché des titres publics de la CEMAC, avec un encours cumulé dépassant les 6 000 milliards de FCFA. Derrière ce constat comptable se cache un paradoxe économique majeur : les deux États les plus riches en pétrole de la zone sont aussi ses plus gros emprunteurs. Cette hyper-concentration, soulignée par une source autorisée de la Cosumaf à Libreville, renforce la concentration du risque sur le marché des titres publics de la CEMAC. Cette situation interroge la capacité de la zone à absorber un choc majeur affectant l'un de ses principaux émetteurs souverains.
Le paradoxe est saisissant. Le Gabon et le Congo sont les locomotives pétrolières de la zone, mais leurs finances publiques demeurent sous forte pression. Le phénomène s'explique par un mécanisme implacable : les recettes pétrolières, volatiles par nature, financent des dépenses publiques rigides (masse salariale écrasante, subventions aux carburants). Lorsque les cours du brut fléchissent ou que les coûts d'extraction augmentent, le déficit se creuse instantanément.
Ne pouvant plus accéder aux marchés internationaux à des taux compétitifs, ces deux nations se tournent vers le "filet de sécurité" domestique. Le marché des titres publics de la BEAC leur offre un accès à la liquidité en FCFA, une monnaie arrimée à l'Euro, à des conditions de financement généralement plus favorables que sur les marchés internationaux. Comme le résume une source au sein de la Cosumaf à Libreville : « Le pétrole apporte des recettes, mais il génère aussi une forte dépendance. Lorsque les prix baissent ou que la production ralentit, les recettes fiscales diminuent immédiatement alors que les dépenses publiques restent quasiment fixes. Les États doivent donc emprunter pour financer leurs engagements. » Ils n'empruntent donc pas parce qu'ils sont pauvres, mais parce qu'ils sont structurellement dépendants d'une rente qu'ils ne parviennent pas à transformer en économie durable. Le marché régional des titres publics constitue ainsi une source essentielle de financement des besoins budgétaires des deux États.
La bombe à retardement du risque systémique
La concentration de 60,6 % de la dette sur deux signatures représente une anomalie statistique inquiétante, créant un véritable risque systémique. Dans toute union monétaire, la diversification du risque est la clé de la stabilité. Or, ici, les mécanismes de solidarité sont mis à rude épreuve. L'analyste de la Cosumaf est sans équivoque sur ce point : « Dans toutes les unions monétaires, la dette publique joue un rôle essentiel dans le financement des États. Ce qui est inhabituel en CEMAC, ce n'est pas que le Gabon et le Congo empruntent beaucoup, mais qu'ils représentent à eux seuls plus de 60 % du marché des titres publics. Cela signifie que la santé de l'ensemble du marché dépend essentiellement de deux signatures souveraines. »
Imaginons un choc pétrolier durable, ou un défaut technique de paiement du Gabon. L'effet domino serait immédiat : les banques commerciales de la zone, qui détiennent ces titres dans leurs bilans comme actifs de réserve, verraient leur solvabilité s'effondrer. La BEAC, en tant que prêteur en dernier ressort, serait alors coincée entre deux feux. Pour sauver le système, elle devrait racheter une partie des titres publics afin de préserver la stabilité financière du système, au risque d'accroître les tensions sur la liquidité et de compliquer la conduite de la politique monétaire. Le destin de la monnaie unique de six nations reposerait alors entièrement sur la capacité du Gabon et du Congo à rétablir leurs comptes.
Diversifier ou périr : l'urgence financière
Face à ce déséquilibre, la comparaison avec d'autres unions monétaires est éclairante. Dans l'UEMOA (Afrique de l'Ouest), bien que la Côte d'Ivoire et le Sénégal soient les principaux émetteurs, leur part combinée dépasse rarement les 45 % du total. L'existence d'une base industrielle plus large et de mécanismes de garantie collectifs dilue le risque. À l'inverse, en CEMAC, la faiblesse industrielle de la RCA, du Tchad ou de la Guinée Équatoriale empêche tout rééquilibrage, laissant les deux géants pétroliers dicter seuls la tendance.
Ainsi, la diversification économique du Gabon et du Congo n'est plus un simple vœu pieu de développement à long terme. Elle est devenue une urgence financière immédiate, comme le suggère la source de la Cosumaf. La véritable question n'est plus de savoir si le Gabon est trop endetté, mais de savoir combien de temps la CEMAC pourra supporter d'avoir sa stabilité monétaire reste fortement dépendante de la trajectoire budgétaire de ses deux principaux émetteurs souverains.