Alors que le tourisme ne pèse encore que 4 % du PIB, l'écotourisme communautaire dans la région des lacs et lagunes émerge comme une alternative crédible à l'après-pétrole. C'est le cas du lac Oguemoué dans le Moyen Ogooué au sud de Lambaréné, où la gestion durable des ressources transforme l'économie locale, tandis que le gouvernement de la 5ᵉ République accélère sur une stratégie nationale ambitieuse.
À Tsam Tsam, sur les rives du lac Oguemoué, le silence n'est rompu que par le clapotis des pirogues. Ici, l'écotourisme n'est pas un slogan, mais une réalité quotidienne façonnée par les communautés locales. Depuis 2010, l'Organisation Écologique des Lacs et de l'Ogooué (OELO) a fait de ce site un modèle où la protection de la biodiversité finance le développement local.
Un modèle qui rapporte : la pêche durable comme moteur économique
Le constat est sans appel, selon des membres de la coopérative Amven, engagée depuis 2014 dans le programme de collecte de données mené avec le soutien de The Nature Conservancy (TNC) : la pêche, autrefois seule ressource des villageois, s'appuie désormais sur une gestion rigoureuse des stocks. Deux fois par mois, les équipes parcourent les villages pour mesurer les prises, enregistrer les espèces et les prix du marché. Une rigueur qui porte ses fruits : selon des pêcheurs de la coopérative Ewüghe-Angome, la création de zones interdites et l'arrêt des pratiques destructrices ont permis le retour des lamantins et l'amélioration des prises.
Cette gestion communautaire va visiblement au-delà d'une simple prouesse écologique. Elle est une bouée de sauvetage économique. En encadrant la pêche, OELO a ouvert la voie à une diversification des revenus, notamment via l'écotourisme. Le site de Tsam Tsam parvient à générer des fonds pour financer directement les programmes de conservation et à créer des emplois pour les résidents.
Le potentiel inexploité du « grenier » économique gabonais
Les chiffres donnent le vertige. Le Gabon, couvert à 88 % de forêt tropicale, avec 13 parcs nationaux et le plus grand site Ramsar d'Afrique centrale, ne capte qu'une fraction infime de la manne touristique mondiale. En 2026, le tourisme représente encore environ 4 % du PIB. Une anomalie que le gouvernement veut corriger.
Pour le Vice-président du gouvernement, Hermann Immongault, la stratégie est claire : « L'écotourisme doit devenir un moteur de croissance, de création d'emplois et de valorisation de notre patrimoine naturel ». Les ambitions sont chiffrées : attirer 10 000 touristes par an d'ici 2030, générer plus d'un milliard de FCFA de retombées directes pour les communautés locales et créer entre 3 000 et 4 000 emplois directs et indirects.
Un objectif qui s'inscrit dans une vision plus large. Selon les projections officielles, le secteur pourrait à terme représenter une part significative de l'économie, avec un horizon de 200 000 emplois à l'échelle nationale d'ici 2029.
La 5ᵉ République passe à l'offensive
Le 29 juin 2026, la ministre du Tourisme durable et de l'Artisanat, Pr Marcelle Ibinga épouse Itsitsa, a dévoilé la Stratégie nationale du tourisme durable et de dynamisation de l'artisanat. Un document fondateur qui vise à faire du Gabon «une destination écotouristique de référence mondiale».
« Cette stratégie est l'expression d'une ambition nationale », a déclaré la ministre devant les membres du gouvernement et les partenaires internationaux. Trois axes structurants ont été définis : la modernisation du cadre légal et le développement des zones d'intérêt touristique, la professionnalisation des acteurs locaux et l'accès au financement, ainsi que la construction et la réhabilitation des infrastructures.
L'État met les moyens. Un plan d'investissement de 36 millions USD (22 milliards FCFA) est annoncé d'ici la fin 2026, tandis qu'un appel à un consultant international a été lancé en juin pour la mise à jour de la stratégie et la structuration des partenariats public-privé (PPP). L'objectif est de doter les 13 parcs nationaux d'un modèle économique durable, capable de catalyser des investissements responsables tout en assurant la conservation.
Les défis d'une transition économique
Le chemin reste semé d'embûches. Les freins structurels sont nombreux : coût élevé du transport aérien, complexité des procédures de visa et état des pistes d'accès aux parcs. « Le tourisme n'est pas qu'une affaire de belles vues, c'est une industrie de services complexe. Nous devons élever nos standards de qualité », prévient Jean-Pierre Akendengué, expert en développement touristique.
Au niveau local, la bataille pour la reconnaissance des forêts communautaires continue. Bien que le projet « Notre forêt, notre avenir » porté par la communauté d'Oguemoué soit reconnu comme un modèle, des obstacles bureaucratiques persistent. Le potentiel est pourtant immense : une étude sur la génétique des éléphants, des inventaires herpétologiques (inventaires scientifiques menés sur les animaux et leur milieu naturel) et des recherches sur les chimpanzés ont déjà été facilités sur le lac Oguemoué, attirant étudiants et chercheurs internationaux.
Vers une économie de la contemplation
Pour les villageois du lac Oguemoué, l'écotourisme n'est plus une expérimentation, mais un pilier. « Le travail que nous avons commencé ensemble doit se poursuivre pour atteindre nos objectifs », a exhorté Cyrille Mvele, cofondateur d'OELO, lors d'une assemblée générale en 2024.
L'enjeu dépasse désormais les frontières du lac. Il s'agit de transformer un modèle local en une stratégie nationale capable de faire du Gabon un acteur incontournable de l'économie verte en Afrique. En préservant son environnement, le Gabon investit dans un actif qui, contrairement au pétrole, ne s'épuise pas mais prend de la valeur avec le temps.