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Le Gabon, angle mort du marché financier africain ?

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Le Gabon, angle mort du marché financier africain ?

Depuis 2000, aucune entreprise gabonaise hors secteur financier n'a émis d'obligation selon l’OCDE. Pour les spécialistes, le développement du marché obligataire gabonais se heurte à trois obstacles majeurs : la structuration des entreprises, le risque-pays et l’insuffisance des investisseurs de long terme. Comment débloquer ce levier de financement de l’économie productive ? Décryptage

Le constat tient dans une note de bas de graphique. Entre 2000 et 2024, aucune obligation d'entreprise non financière n'a été émise au Gabon. Les rares titres en circulation sont le fait d'établissements financiers. En un quart de siècle, ni industriel, ni opérateur minier, ni groupe de distribution n'a emprunté directement auprès des investisseurs sur le marché obligataire.

Ce constat contraste avec les besoins de financement d'une économie qui cherche à diversifier ses activités et à réduire sa dépendance aux revenus pétroliers. Infrastructures, transformation locale des ressources naturelles, industrie et distribution nécessitent des capitaux importants, souvent mobilisés sur plusieurs années. Or, sans marché obligataire privé actif, les entreprises restent largement tributaires du crédit bancaire et de leurs capacités d'autofinancement.

Le Gabon n'est pas un cas isolé, mais il se situe en bas de l'échelle. En Afrique, l'encours de la dette des entreprises, comprenant les obligations et les prêts syndiqués, varie de moins de 1 % du PIB dans de nombreux pays à 14 % en Afrique du Sud. Il atteint 26 % dans les marchés émergents et 52 % à l'échelle mondiale. Fin 2024, quatre économies, l'Afrique du Sud, l'Égypte, le Nigéria et Maurice, concentraient 61 % de l'encours du continent. Depuis 2000, seuls quatorze pays africains ont enregistré des émissions de dette d'entreprise en monnaie locale.

Des outils qui existent, un marché qui ne sert pas

Le Gabon n'est pourtant pas dépourvu d'infrastructures financières. Il est membre de la Bourse des valeurs mobilières de l'Afrique centrale (BVMAC). Le régulateur régional a signé en 2015 l'accord multilatéral de l'Organisation internationale des commissions de valeurs (OICV). Mais le pays n'a adopté aucun plan directeur de développement des marchés de capitaux, contrairement au Kenya, au Maroc, au Nigéria ou au Ghana.

Et si le Gabon affiche davantage d'obligations que de prêts syndiqués, c'est, précise l'OCDE, en raison de « l'absence de marchés des prêts syndiqués », et non d'un quelconque dynamisme obligataire.

 « Le problème n'est pas seulement l'absence d'émissions. C'est aussi l'absence d'un mécanisme qui permette de transformer les besoins de financement des entreprises en produits accessibles aux investisseurs. Il faut des entreprises suffisamment structurées, des projets bancables, une information financière fiable et des intermédiaires capables d'organiser ces opérations », analyse Ruffin Angoué, économiste spécialiste du financement des entreprises.

Cette analyse met en évidence un enjeu souvent occulté : la présence d'une bourse ne garantit pas, à elle seule, l'existence d'un marché capable de financer l'économie productive. Encore faut-il que les entreprises puissent satisfaire aux exigences d'admission, supporter les coûts d'une émission et convaincre les investisseurs de la solidité de leurs projets.

Un risque-pays qui renchérit tout

Deuxième frein : le coût du financement. Rétrogradé en 2016 de la catégorie « spéculative » à la catégorie « haut risque », le Gabon n'en est pas ressorti, selon le rapport. Or les rendements exigés sur la dette souveraine influencent également le prix des obligations d'entreprise.

Le mécanisme est déterminant. Lorsqu'un État emprunte à des taux élevés, les investisseurs ont tendance à réclamer une rémunération supérieure pour financer les entreprises du même pays. Ces dernières doivent alors offrir un rendement suffisamment attractif pour compenser les risques perçus, ce qui renchérit le coût de leur financement.

 « Une entreprise ne se finance pas dans un vide économique. Son coût d'emprunt dépend de sa propre solidité, mais aussi du risque associé au pays dans lequel elle opère. Lorsque la signature souveraine est fragilisée, même une entreprise bien gérée peut devoir payer plus cher pour attirer les investisseurs », explique Armel Ossah, spécialiste des marchés de capitaux ou analyste financier.

Dans ces conditions, le recours au marché obligataire devient difficile à justifier pour des entreprises dont la rentabilité ne permet pas d'absorber un coût du capital élevé. Le crédit bancaire demeure alors l'option privilégiée, malgré ses propres contraintes en matière de garanties, de maturité et de capacité d'endettement.

Des acheteurs difficiles à mobiliser

Troisième verrou : la profondeur de la demande. Pour qu'une entreprise puisse émettre des obligations, il faut des investisseurs disposés à immobiliser leur épargne sur plusieurs années. Or, à l'échelle du continent, les fonds de pension et les assureurs restent des acteurs dont la capacité d'investissement est inégalement développée, tandis qu'une part importante de leurs actifs est placée en titres souverains.

En Afrique centrale, l'emploi informel atteint 92 %, contre 83 % en moyenne africaine, selon les données mobilisées par l'OCDE. Cette situation limite notamment la constitution d'une épargne retraite régulière susceptible d'alimenter les investissements de long terme. La question n'est donc pas uniquement celle de l'offre de titres, mais également celle de la disponibilité des capitaux pour les acheter.

 « Pour développer un marché obligataire privé, il faut une base d'investisseurs capable de prendre des positions sur plusieurs années. Les investisseurs institutionnels peuvent jouer ce rôle, mais ils ont besoin d'un cadre prudentiel adapté, d'une bonne visibilité sur les risques et d'instruments offrant un couple rendement-risque cohérent », explique Ruffin Angoué.

L'enjeu consiste ainsi à diversifier progressivement les placements, sans compromettre la sécurité des fonds confiés aux investisseurs institutionnels. Le développement de l'épargne longue pourrait élargir la demande, à condition que les entreprises émettrices présentent des projets crédibles, des comptes transparents et des perspectives de remboursement suffisamment solides.

Une place boursière encore isolée

Quatrième obstacle : l'intégration des infrastructures financières. La BVMAC reste à l'écart du Projet de liaison des bourses africaines, lancé en 2022 pour connecter sept places représentant plus de 90 % de la capitalisation boursière du continent.

La bourse régionale dépend encore de la Banque des États de l'Afrique centrale (BEAC) comme dépositaire central, même si elle s'est engagée à créer son propre système. Cette configuration pose la question de l'interconnexion des marchés, de la fluidité des transactions et de l'accès des investisseurs aux titres émis dans différents pays.

 « L'intégration des marchés ne se résume pas à relier des plateformes informatiques. Elle suppose des règles compatibles, des procédures harmonisées, des coûts de transaction maîtrisés et une confiance suffisante pour que les investisseurs puissent intervenir au-delà de leur marché domestique », précise Armel Ossah.

Pour le Gabon, un marché régional plus intégré pourrait élargir le cercle des investisseurs susceptibles de financer les entreprises locales. Mais cette ouverture ne produira ses effets que si les émetteurs répondent aux attentes des investisseurs et si les conditions d'accès au marché sont suffisamment simples et prévisibles.

La signature de l'État, premier chantier

L'OCDE recommande d'élargir la base des investisseurs nationaux, d'harmoniser les règles régionales, de réduire les coûts de transaction et de numériser les infrastructures. Elle rappelle surtout qu'il est « peu probable que des marchés de la dette d'entreprise se développent en l'absence d'un niveau minimum de stabilité macroéconomique et politique ».

Cette exigence renvoie directement à la crédibilité de la signature souveraine, mais aussi à la qualité de l'environnement des affaires. La prévisibilité des politiques publiques, la transparence de l'information financière, la sécurité juridique et la capacité des entreprises à honorer leurs engagements constituent autant de facteurs susceptibles de peser sur les décisions des investisseurs.

 « Le développement du marché obligataire privé ne peut pas être décrété. Il faut réunir plusieurs conditions : une signature souveraine crédible, des entreprises transparentes, des investisseurs disposant de ressources longues et un cadre réglementaire prévisible. Si l'un de ces maillons manque, les émissions restent difficiles à réaliser », Carlos Massandé, économiste, enseignant-chercheur.

Pour sortir de cette situation, le Gabon devra donc agir simultanément sur l'offre et la demande de capitaux. L'accompagnement des entreprises vers le marché, l'amélioration de leur gouvernance financière, le développement des investisseurs institutionnels et l'approfondissement du marché régional constituent des leviers complémentaires.

Le véritable enjeu dépasse la seule animation de la BVMAC. Il concerne la capacité de l'économie gabonaise à financer sa diversification, ses investissements productifs et la transformation locale de ses ressources. Tant que les entreprises non financières ne pourront pas accéder durablement à des financements de marché, cette source de capitaux restera largement sous-exploitée.

La première étape demeure toutefois la restauration de la confiance. Pour que les entreprises gabonaises franchissent le pas, l'État devra contribuer à consolider la crédibilité de sa propre signature et à créer les conditions permettant aux investisseurs d'évaluer les risques sur des bases plus prévisibles.

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