Au-delà du drame humain et social, la défaillance de la prise en charge médicale d'urgence au Gabon constitue une hémorragie silencieuse pour l'économie nationale. Entre perte de capital humain, désoptimisation des dépenses publiques et précarisation des ménages, la négligence sanitaire entrave durablement la productivité du pays.
Dans les structures hospitalières publiques, l’accès aux soins d’urgence se heurte systématiquement à des blocages administratifs et financiers. Lorsqu’un patient arrive dans un état critique, la priorité médicale s’efface trop souvent devant la solvabilité immédiate des proches.
L’expérience de Paul N., dont la fille a été hospitalisée dans un établissement de Libreville, illustre cette réalité. « La structure hospitalière est faite de telle sorte que si l'on veut une poche de sang tout de suite, on ne cherche pas d'abord à sauver le patient, on va balader les parents », confie-t-il. Une quête de liquidités qui s'impose, alors même que le pronostic vital est engagé. « Vous imaginez, ma fille était dans un semi-coma, on me demande de me rendre à l’hôpital général pour me procurer trois poches de sang en urgence, sans même s’assurer que j’ai les 44 000 FCFA. Dans un cas comme ça, il faut d'abord sauver le patient, surtout lorsque la banque de sang est éloignée. Dieu fait grâce, j’ai un véhicule et j’avais l’argent, mais quand tu es en taxi ? », poursuit-il.
Ce transfert de responsabilité sur les familles s'accompagne d'une dérive déontologique où l'intérêt financier prime sur l'obligation de soins. Un témoin souligne cette défaillance de gouvernance. « Ils viennent de me dire que le cas est urgent et qu'il faut des poches de sang. Lorsque j’arrive au niveau du PK5, on me téléphone pour me dire de revenir rapidement. Une fois sur place, c’est pour me remettre une ordonnance... Tout ça parce que le diagnostic de départ était faussé », a-t-il confié.
L’engrenage fatal : erreurs diagnostiques et négligences post-opératoires
Si des statistiques officielles manquent, le bilan humain de ces dysfonctionnements suscite de vives inquiétudes. Les projections de l’état civil au premier semestre 2026 estiment à 12 443 le nombre de décès enregistrés au Gabon, soit une moyenne de près de 52 morts par jour. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le pays affiche un ratio très élevé de 399 décès pour 100 000 naissances vivantes. Un chiffre largement attribué aux défaillances de la prise en charge obstétricale d'urgence. La mortalité infantile s’établit quant à elle à environ 3,3 % chez les enfants de moins de 5 ans.
L'exemple tragique d'une jeune femme admise pour une intervention chirurgicale révèle des failles critiques dans la chaîne de soins. À la suite de l'opération, l'équipe médicale enchaîne les erreurs. « Ils l'opèrent... Ils oublient de bien suturer les plaies et oublient des compresses dans son ventre. Elle fait des saignements », relate un proche. Malgré des signes visibles de dégradation, l'alerte tarde à être prise au sérieux. « Je la touche, elle est froide... L’interne me dit : "Non, c'est normal le temps qu'elle se réveille". Je veux lui toucher les yeux... Ses yeux étaient en train de partir. J'ai dit : "Appelez vite un médecin, elle est en train de mourir !" »
Pour justifier l'état de la patiente, des diagnostics erronés sont avancés au lieu de vérifier l'acte opératoire. « Ils viennent nous dire : "Non en fait, quand ils ont opéré, ils avaient vu des calculs...". Tu as oublié les compresses... Et ce sont les compresses qui ont aspiré le sang. Elle faisait une hémorragie interne... C'est de la négligence médicale », s’indigne-t-il.
Ce type de drame n'est pas isolé. Ces défaillances se concluent trop souvent par le décès de mères en couche ou de jeunes femmes actives, constituant une perte irréversible de capital humain pour la Nation.
Dépendance extérieure et surcoûts
Sur le plan macroéconomique, l'inaptitude des plateaux techniques locaux engendre une dépendance coûteuse envers les laboratoires extérieurs. « À l'hôpital militaire, ils n'ont pas de laboratoire... Et quand tu viens ici, ils ne te facturent pas au prix local : ils facturent en euros et envoient les prélèvements en Europe », confie un patient. Ce circuit crée une double facturation supportée par les usagers et les organismes d’assurance. « Si les analyses ne sont pas claires et qu'ils doivent poursuivre, ils te facturent encore. Tu subis donc une double facturation », se désole-t-il.
Une déprédation économique et humaine qui doit interpeller les plus hautes autorités. Il devient impératif de restructurer le financement des urgences, de sanctuariser les banques de sang et d'imposer une stricte reddition de comptes au sein des établissements de santé.