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Entre les voitures et les charrettes de pain, la survie des jeunes sans emploi sur l’axe PK 12-Ntoum

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Entre les voitures et les charrettes de pain, la survie des jeunes sans emploi sur l’axe PK 12-Ntoum

Depuis fin 2025, ils sont des dizaines à vendre du pain au cœur des embouteillages de l'axe PK12-Ntoum. Jeunes Gabonais ou ressortissants d'Afrique de l'Ouest, ils se faufilent chaque matin entre camions et pick-up, sur un tronçon où les accidents mortels se succèdent. Ni le danger ni les opérations d'expulsion de la mairie de Libreville ne les ont fait partir. Car pour eux, quitter la route, c'est renoncer à manger.

Il est à peine six heures. Le goudron est encore mouillé. Jean-Claude a déjà installé sa charrette au PK12, une pile de baguettes en équilibre dessus. Dans vingt minutes, les voitures qui remontent de Libreville vont arriver. Après, ça ne s’arrêtera plus. Un flot lent, serré, qui avance au pas.Pour lui, ce n’est pas un bouchon. C’est son gagne-pain.

« Je suis là tous les matins à six heures, dit-il. Je vends entre soixante-dix et quatre-vingts baguettes par jour. Les bons jours, je fais quinze, vingt mille francs. À Libreville, avec ça, tu ne loues même pas un local. Mais ici, au bord de la route, ça me nourrit. Moi et ma petite sœur. »

Il n’est pas le seul. Depuis fin 2025, les vendeurs de pain sont devenus une présence presque normale sur l’axe PK 12-Ntoum. Il y a des Gabonais, des jeunes surtout. Et aussi des ressortissants d’Afrique de l’Ouest. Tous cherchent une place au bas de l’économie informelle.

Mais ce chemin-là est dangereux.

« Les voitures te frôlent l’oreille »

Huit heures. Le trafic est à son maximum. Les moteurs diesel grondent, les freins grincent. L’odeur du pain se mélange à celle des gaz d’échappement.

« Regarde », dit Jean-Claude en montrant du menton l’autre trottoir.

Une fille d’environ dix-huit ans, un panier de baguettes serré contre elle, se faufile entre les camions et les pick-up. Elle avance vite. Trop vite. Les yeux fixés sur les clients potentiels, les pieds cherchant l’espace entre deux roues.

« C’est ce qu’on fait tous les jours, dit-il. Les voitures te frôlent l’oreille. Parfois, un rétroviseur t’effleure l’épaule. »

Derrière ce calme, il y a des morts. En octobre 2025, un accident au PK13 : cinq morts. En décembre, un homme tué par un camion au PK10. En juillet 2026, à Essassa, un camion de grumes a fauché deux jeunes femmes. L’une portait un enfant de trois ans. Essassa, c’est sur le même axe.

« Il n’y a pas d’éclairage ici », dit Mariette, qui vend de l’eau un peu plus loin. Elle a une quarantaine d’années, elle vient de Ntoum en taxi chaque jour. « Après la nuit tombée, tu ne vois pas les mains des clients. Parfois tu t’approches et tu réalises que c’était juste les phares d’une voiture qui démarre. »

Les médias gabonais le disent aussi : PK13, PK18, Essassa… entre Ntoum et Libreville, les accidents nocturnes sont fréquents. La presse locale parle de « tronçons à risque récurrent ».

« Si je ne vends pas de pain, qui paie mon loyer ? »

Pourquoi continuer alors ?

Patrick a vingt-quatre ans. Il vend du pain au bord de la route depuis quatre mois. Sa réponse est directe :

« Tu paies mon loyer à ma place ? »

Il vient du nord du Gabon. Arrivé à Libreville il y a deux ans. Il a envoyé des CV, travaillé comme journalier. Rien de stable.

« L’avantage ici, c’est que si je vends aujourd’hui, j’ai de l’argent aujourd’hui. J’attends pas qu’un patron me paie. »

Cette logique du jour le jour, on la retrouve partout dans les marges urbaines d’Afrique subsaharienne. Mais pour Jean-Claude, ce n’est pas qu’une stratégie. C’est une exclusion. Le système formel ne les a pas pris.

« Ceux qui parlent de “nettoyer”, ils ont pensé à ce qu’on ferait si on nous chassait tous ? demande-t-il. Voler ? Braquer ? Ou rester à la maison à mourir de faim ? »

Mariette le dit plus simplement :

« La route, c’est dangereux. Mais avoir faim, c’est dangereux aussi. Tu choisis lequel ? »

« Ce n’est pas un simple problème d’interdiction »

Les autorités ne sont pas restées sans rien faire.

Le 10 juillet 2026, le maire de Libreville, Eugène Mba, a signé un communiqué. Une nouvelle campagne contre « l’occupation anarchique et irrégulière de l’espace public ». Trois jours pour se retirer. Après, c’est « d'exécution forcée », « expulsion par la force » et « poursuites judiciaires ».

Ce n’est pas la première fois. En janvier 2026, la mairie avait déjà expulsé les vendeurs du PK11. Les autorités disaient avoir prévenu, avoir proposé des marchés. Certains ont refusé. Il y a eu des démolitions.

« Le problème, c’est que ces opérations n’ont jamais d’effet durable », confie un agent municipal, sous couvert d’anonymat. Les rapports le confirment : depuis des années, les vagues d’expulsion à Libreville ne font que vider temporairement les trottoirs. Les vendeurs reviennent. Doucement. Une fois les équipes parties.

Le conseil municipal le reconnaît lui-même. Dans un bilan de l’opération de juillet 2026, les responsables admettent que le défi n’est pas seulement d’évacuer. C’est de « maintenir durablement les espaces libérés ».

« Ce n’est pas un simple problème d’interdiction, analysait le sociologue urbain Cédric Akambi en 2025. Libreville compte des centaines de personnes qui vivent de la vente ambulante. Les retirer de la rue sans solution claire, ça ne fera qu’aggraver l’instabilité. »

« Ce qu’on veut, c’est être vus »

Au PK12, le mot « alternative » fait réagir Baudoin.

« Les nouveaux marchés ? Tu sais combien coûte un étal dans un marché officiel à Libreville ? Je gagne vingt mille francs par jour. Même si je ne mangeais pas pendant un mois, je ne pourrais pas payer. »

Il s’arrête. Un pick-up ralentit. La vitre s’abaisse. Une main sort, fait un signe. Il s’approche vite, tend deux baguettes, empoche quelques billets froissés. Puis revient.

« Tu sais, dit-il, le ton a changé. On n’est pas inconscient. J’ai vu quelqu’un se faire renverser. Là-bas. »

Il montre un virage, à cent mètres.

« Après, je n’ai pas osé retourner sur la route pendant trois jours. Mais le quatrième jour, j’y suis retourné. Parce que si je n’y vais pas, je n’ai rien à manger. »

Mariette, elle, a une phrase plus simple encore :

« On ne cherche pas à s’opposer au gouvernement. On veut juste qu’il nous voie. Pas comme une partie du “désordre”. Comme des êtres humains. »

Sur cette route qui relie Libreville à l’intérieur du pays, le commerce du pain continue. Chaque baguette tendue depuis une tête, c’est à la fois un risque accepté et une persévérance pour survivre.

Pour Baudoin et les autres, la sécurité, oui. Mais en attendant qu'elle arrive, pourront-ils tenir jusqu'à ce jour-là ?

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