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80 % d'entreprises informelles étrangères : ce que ce chiffre dit de l'économie gabonaise

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80 % d'entreprises informelles étrangères : ce que ce chiffre dit de l'économie gabonaise

Selon le Rapport pays 2026 de la Banque africaine de développement, plus de huit opérateurs informels sur dix sont des expatriés, dans un secteur qui pèse 49,1 % du PIB et 86,5 % des emplois. Un constat qui interroge les ressorts profonds de l’entrepreneuriat national.

Publié le 21 septembre 2026, le Rapport pays 2026 de la Banque africaine de développement (BAD) sur le Gabon a produit l’effet d’un électrochoc. Le chiffre, repris en boucle depuis, est sans appel : plus de 80 % des entreprises informelles en activité dans le pays seraient détenues par des ressortissants étrangers . Derrière cette statistique, c’est une réalité économique et sociale beaucoup plus profonde qui se dévoile : celle d’un secteur qui représente 49,1 % du produit intérieur brut national et drainait, en 2024, 86,5 % des emplois.

De la petite épicerie de quartier au transport urbain, en passant par la réparation mécanique, la coiffure de rue ou les services domestiques, la présence des opérateurs expatriés s’est imposée comme la cheville ouvrière des échanges du quotidien. Une hégémonie qui soulève une interrogation de fond : comment expliquer l’effacement progressif des nationaux dans un secteur qui génère près de la moitié de la richesse produite au Gabon ?

Un diagnostic aux racines anciennes

Le rapport de la BAD identifie plusieurs obstacles structurels qui découragent les initiatives locales. En premier lieu figure la difficulté d’accès au financement bancaire et au crédit, un verrou souvent infranchissable pour les petits porteurs de projets gabonais . À cela s’ajoutent la lourdeur des contraintes administratives, une pression fiscale perçue comme un frein à la formalisation, ainsi que la complexité des réseaux d’approvisionnement, souvent verrouillés par des filières d’importation bien établies .‌‌

Ces données ne sont pourtant pas nouvelles. Le Recensement général des entreprises de 2023, réalisé par la Direction générale de la statistique, avait déjà révélé que sur près de 200 000 opérateurs économiques recensés dans l’informel, environ 160 000 étaient étrangers, contre seulement 40 000 Gabonais . Un ratio de 80 %, confirmé depuis par les travaux de la BAD.‌

« Les Gabonais sont devenus spectateurs de leur propre économie de proximité », résume un économiste de l’Université Omar Bongo, cité par des travaux universitaires . Une formule qui dit l’ampleur du paradoxe : dans un pays où le chômage des jeunes dépasse 36 %, le secteur informel, censé être le refuge naturel des exclus du marché du travail formel, profite très majoritairement à des opérateurs non nationaux .‌‌

Regards croisés sur un déséquilibre

Pour Bergès Mietté, enseignant à l’Université internationale de Libreville et chercheur associé au laboratoire « Les Afriques dans le monde » à Sciences Po Bordeaux, la question dépasse le simple cadre économique. « Le problème n’est pas la présence étrangère en soi, mais l’absence d’une classe entrepreneuriale nationale dans les circuits de l’économie populaire », analyse-t-il. « Pendant des décennies, la rente pétrolière a dispensé l’État de penser l’accompagnement des petits entrepreneurs gabonais. Le résultat est là : un vide que d’autres ont comblé, non par prédation, mais par simple occupation d’un espace laissé vacant. »

Un point de vue largement partagé par Stéphane Akoa, politologue camerounais et chercheur à la Fondation Paul Ango Ela de Yaoundé. « Dans toute l’Afrique centrale, les mêmes causes produisent les mêmes effets. Là où l’État ne garantit ni l’accès au crédit, ni la sécurité juridique des petits opérateurs, les réseaux communautaires transfrontaliers prennent le relais. Ce n’est pas une question de nationalité, c’est une question de tissu économique et social. Les commerçants ouest-africains qui tiennent les marchés de Libreville ou de Douala ne bénéficient d’aucun privilège : ils s’appuient sur des solidarités familiales et des circuits d’approvisionnement que les nationaux n’ont pas su ou pu bâtir. »

Prudent , Victor Topanou, professeur de sciences politiques à l’Université d’Abomey-Calavi et ancien ministre béninois de la Justice, appelle de son côté à la mesure. « Il faut éviter les raccourcis. La tentation de désigner des boucs émissaires est toujours dangereuse. La vraie question est celle de la formation, du financement et de la valorisation sociale de ces métiers. Tant que les Gabonais considéreront que tenir une boutique au marché Mont-Bouët est indigne d’eux, aucun décret ne changera la donne. Le défi est culturel autant qu’économique. »

Une réponse publique déjà engagée

Le gouvernement gabonais n’est pas resté inactif face à ce constat. Dès le 12 août 2025, le Conseil des ministres, présidé par le président Brice Clotaire Oligui Nguema, avait adopté une réforme visant à réserver certains « petits métiers » aux nationaux . Le communiqué final de la réunion gouvernementale précisait que « le Conseil a constaté que ce secteur, bien que dynamique, échappe souvent au cadre légal et pénalise les entrepreneurs nationaux, en particulier les jeunes et les femmes » .‌‌‌

Les activités concernées par cette exclusivité incluent le commerce de proximité, l’envoi d’argent sans agrément, la réparation de téléphones et petits appareils, la coiffure et les soins esthétiques de rue, l’orpaillage artisanal non autorisé, l’intermédiation informelle dans l’achat de récoltes, ainsi que l’exploitation de petits ateliers ou de machines de jeux sans enregistrement .‌‌

« Le gouvernement prévoit, à cet effet, des procédures simplifiées, un soutien technique et fiscal, ainsi que des dispositifs de financement adaptés », indiquait le communiqué officiel, qui évoquait une mise en œuvre progressive, avec une période transitoire et l’appui des collectivités locales .‌

Cette réforme n’est pas une innovation en soi : elle constitue en réalité l’actualisation d’un arrêté du 1er juillet 1991, signé par le ministre André Dieudonné Berre, qui n’avait jamais été appliqué . Trente-cinq ans plus tard, le texte refait surface dans un contexte économique et social transformé.

Les limites d’une approche par l’exclusion

Si l’objectif affiché, renforcer l’autonomie économique des Gabonais, fait consensus, les modalités suscitent des réserves. Dialogue migration, plateforme spécialisée dans les questions migratoires, souligne que « les ‘petits métiers’ sont généralement délaissés par les nationaux, qui ne s’imaginent pas exercer de telles activités dans leur propre pays. Ce désintérêt s’explique en grande partie par le regard social, souvent peu valorisant envers ceux qui les pratiquent, contrairement aux professions relevant de secteurs plus prestigieux comme l’administration publique » .‌

L’organisation met en garde contre « une erreur d’appréciation qui crée  un problème en voulant  régler un autre ». Elle rappelle que dans certains pays, « la mixité des acteurs dans ces secteurs a commencé à permettre d’éviter une dérégulation, voire à les rendre viables et attractifs » .‌

L’Organisation internationale du travail (OIT), dans une étude de référence sur l’économie informelle au Gabon, avait déjà identifié dès les années 1990 une particularité nationale : contrairement à d’autres pays africains où les apprentis constituent un élément central du fonctionnement du secteur informel, au Gabon « les apprentis constituent 7 % seulement de la force de travail du secteur informel », et « la proportion de propriétaires travaillant et gérant effectivement leur micro-entreprise est bien plus élevée chez les étrangers que chez les nationaux » . Un constat qui souligne l’engagement différencié des uns et des autres dans ces activités.

Vers une réappropriation économique ?

Le défi, pour les autorités gabonaises, ne consistera pas seulement à formaliser les activités existantes ou à en réserver l’accès aux nationaux. Il s’agira de créer les conditions d’une véritable appropriation par les Gabonais d’un secteur qui constitue le cœur battant de la vie économique nationale.

La BAD chiffre les pertes potentielles pour les finances publiques : chaque point de PIB produit dans l’informel est associé à une perte de recettes fiscales comprise entre 0,17 et 0,41 point de PIB . Le Gabon a engagé une réponse par la numérisation, avec plus de 40 000 entreprises formalisées depuis le lancement du Guichet numérique de l’investissement en juin 2020, et des délais de création ramenés à 72 heures . Mais l’écart reste considérable entre la multiplication des immatriculations et le poids économique réel de l’informel.‌

La création récente de la Centrale d’Achat du Gabon (CEAG), société d’économie mixte détenue à 37 % par l’État et à 63 % par des opérateurs nationaux, s’inscrit dans cette stratégie de rééquilibrage . Elle vise à structurer les circuits d’approvisionnement et à réduire la spéculation sur les biens importés, un facteur qui pénalise particulièrement les petits commerçants gabonais.‌

Pour Bergès Émietté, la clé se situe ailleurs « Il ne suffit pas d’interdire ou de réserver. Il faut former, financer, accompagner. L’État doit devenir un partenaire des petits entrepreneurs, pas seulement un régulateur. Cela passe par des mécanismes de microcrédit adaptés, une fiscalité simplifiée pour les très petites entreprises, et surtout une revalorisation symbolique de ces métiers. Tant que la société gabonaise continuera de considérer le commerce de proximité comme une activité de seconde zone, les décrets resteront lettre morte. »

Stéphane Ndong, membre de l'Ong Convergence, abonde dans ce sens : « L’expérience montre que les politiques de nationalisation économique sans accompagnement réel produisent rarement les effets escomptés. Le risque, c’est de créer un vide que personne ne viendra combler, au détriment de l’ensemble de l’économie. La compétitivité et la qualité des services rendus aux populations doivent rester la boussole. »

Prudent, Victor Topanou,  conclut avec une note d’espoir mesuré : « Les Gabonais ont toutes les capacités pour réussir dans ces secteurs. Ce qui manque, c’est la confiance en eux-mêmes et des institutions qui les soutiennent. La Vème République leur offre une fenêtre d’opportunité. À condition que le discours de souveraineté économique se traduise par des actes concrets, pas seulement par des exclusions. »

L’enjeu, pour le Gabon, dépasse la simple question de la nationalité des opérateurs. Il touche à la capacité de l’État à construire une économie inclusive, où la richesse produite dans les circuits de proximité bénéficie d’abord à ceux qui vivent de ces activités et au pays qui les abrite. Un chantier autrement plus complexe qu’un décret, mais dont dépend, en définitive, la cohésion sociale et la souveraineté économique réelle du pays.

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