La Loi de finances rectificative (LFR) 2026, promulguée le 17 juillet, valide plusieurs avantages fiscaux et douaniers au profit de deux projets structurants : la fourniture de 150 MW d'électricité par la centrale flottante de Karpowership et l'amélioration du service d'eau potable dans le Grand Libreville par le groupement SUEZ. Derrière ces exonérations se dessine une stratégie économique assumée : utiliser la fiscalité comme levier pour accélérer des investissements jugés prioritaires. Un choix qui soulève toutefois la question de sa soutenabilité pour les finances publiques.
Dans les économies émergentes, les grands projets d'infrastructures bénéficient fréquemment de régimes fiscaux spécifiques destinés à faciliter leur réalisation. Le Gabon s'inscrit dans cette logique avec la LFR 2026. L'État accepte de renoncer à une partie des droits de douane et de la TVA applicables aux équipements importés afin de réduire le coût global des projets et de favoriser leur mise en œuvre.
L'objectif est double : améliorer l'attractivité de ces investissements pour les opérateurs privés et limiter le risque que les coûts liés aux taxes d'importation ne soient répercutés sur les tarifs facturés aux ménages, aux entreprises ou aux finances publiques.
Cette approche n'est pas propre au Gabon. Plusieurs pays africains, notamment le Sénégal ou la Côte d'Ivoire, recourent à des dispositifs comparables pour attirer des capitaux privés et accélérer la réalisation d'infrastructures stratégiques.
Karpowership : une réponse rapide au déficit énergétique
Le contrat conclu avec Karpowership prévoit la fourniture de 150 MW, soit environ un quart des besoins nationaux en électricité, principalement au bénéfice de Libreville et de Port-Gentil. La solution retenue repose sur une centrale électrique flottante, rapidement mobilisable puisqu'elle peut être raccordée au réseau sans nécessiter de lourds travaux de génie civil.
Les exonérations approuvées couvrent l'ensemble du projet : importation des équipements, installation, exploitation, maintenance, ravitaillement ainsi que les opérations de mobilisation, de démobilisation et de réexportation. Ce régime permet notamment d'éviter que des biens destinés à être réexportés supportent durablement des droits de douane.
Pour le Gabon, l'enjeu est de réduire les délestages qui affectent régulièrement les principales villes du pays tout en limitant le coût global de cette solution de production. Le tarif du contrat, estimé à 123 FCFA par kWh, avait suscité des débats, notamment en raison d'un coût supérieur à celui de certaines autres sources de production électrique. Les exonérations visent ainsi à contenir le coût global du projet.
SUEZ : moderniser le réseau d'eau sans renchérir les investissements
Dans le secteur de l'eau, le contrat confié au groupement SUEZ International, SUEZ Gabon prévoit un programme de modernisation estimé à 200 millions d'euros (environ 131 milliards de FCFA) sur cinq ans et demi.
Le projet porte notamment sur la réhabilitation des conduites de transport d'eau, la réduction des pertes sur les réseaux ainsi que le renforcement des capacités techniques de production et de distribution.
Comme pour le projet énergétique, les exonérations concernent les équipements, les fournitures, les pièces de rechange, les prestations techniques, les travaux ainsi que les opérations de maintenance. L'objectif est de réduire le coût d'exécution du programme afin de faciliter sa réalisation.
Un coût budgétaire difficile à mesurer
La question du coût réel de ces exonérations pour les finances publiques demeure ouverte. Si la LFR 2026 approuve ces régimes dérogatoires, elle ne chiffre pas le manque à gagner fiscal correspondant. Il est donc impossible, à ce stade, d'évaluer précisément le coût budgétaire de ces mesures.
Elles interviennent néanmoins dans un contexte où les prévisions de recettes fiscales ont été revues à la baisse par rapport à la loi de finances initiale, ce qui renforce les interrogations sur l'équilibre entre politique d'attractivité et préservation des ressources de l'État.
Le pari des pouvoirs publics consiste à considérer ces exonérations comme un investissement susceptible de produire, à moyen terme, des effets positifs sur l'activité économique grâce à une meilleure disponibilité de l'électricité et de l'eau, deux facteurs essentiels pour les ménages comme pour les entreprises.
Jusqu'où peut-on multiplier les exonérations ?
Cette stratégie soulève néanmoins plusieurs interrogations.
En multipliant les régimes dérogatoires, l'État réduit mécaniquement son assiette fiscale à court terme. À terme, d'autres investisseurs pourraient également solliciter des avantages comparables, ce qui poserait la question de la soutenabilité de cette politique.
La transparence devient donc un enjeu central. La LFR 2026 prévoit qu'un état annuel des avantages fiscaux régularisés soit annexé au projet de loi de règlement. La qualité de ce suivi constituera un élément important pour apprécier l'efficacité réelle de ces dépenses fiscales.
Un pari sur la croissance
À travers les contrats conclus avec Karpowership et SUEZ, le Gabon fait le choix d'utiliser la fiscalité comme un instrument d'accélération des investissements dans deux secteurs essentiels : l'électricité et l'eau.
Cet arbitrage repose sur l'idée qu'une amélioration durable des infrastructures favorisera la compétitivité de l'économie, l'attractivité du territoire et, à terme, une augmentation de l'activité économique susceptible de compenser les recettes fiscales abandonnées aujourd'hui.
Reste désormais à démontrer que ces projets produiront effectivement les résultats attendus. Car le véritable succès de cette politique ne se mesurera pas au nombre d'exonérations accordées, mais à la qualité des services rendus, aux investissements réellement réalisés et à la capacité de ces dépenses fiscales à générer, demain, davantage de richesse qu'elles n'auront coûté aux finances publiques.