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Du pétrole dans le café et le cacao ?

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Du pétrole dans le café et le cacao ?

Le Gabon produit 216 000 barils de pétrole par jour. Avec les cours actuels à plus de 110 dollars le baril, contre un budget construit sur 65 dollars, l’écart de prix représente un potentiel de recettes supplémentaires considérable. Pourtant, sa Caistab manque d’argent pour financer ses achats auprès des producteurs de café et de cacao. La question est devenue évidente : pourquoi le Gabon n’alloue-t-il pas une partie de sa rente pétrolière à une filière agricole qu’il proclame vouloir développer ? La réponse révèle moins une impossibilité technique qu’un choix budgétaire : l’argent du pétrole est engagé ailleurs.

Le Gabon n'a pas d'excuse économique. Les chiffres sont clairs. En 2026, avec la production pétrolière stable aux alentours de 216 000 barils par jour et les cours oscillant autour de 110 dollars le baril, le surprofit par rapport au budget prévisionnel (construit à 65 dollars) atteint plusieurs milliards de FCFA quotidiens. Rien que sur l'écart de prix, sans augmenter la production, c'est du revenu qui n'avait pas été anticipé.

Or, il y a un besoin criant. La Caistab, la Caisse de stabilisation et de péréquation, a dû revoir son budget d'ici 2026 après avoir reçu seulement 100 millions de FCFA sur les 3,5 milliards de subvention prévus, selon une source au sein de la caisse. L'organisme gère l'achat du café et du cacao auprès des producteurs, une mission centrale pour le secteur agricole gabonais. Faute de financement public fiable, il doit maintenant puiser dans ses ressources propres, des fonds déjà engagés à 75 % dans son fonctionnement global, assure cette source.

C'est l'absurdité géométrique du moment : le Gabon enregistre des recettes pétrolières exceptionnelles et laisse simultanément asphyxier un organisme chargé de développer une filière agricole que le gouvernement proclame stratégique.

Le paradoxe de la LFR 2026

Ce paradoxe s'inscrit dans une contradiction plus large révélée par le Projet de loi de finances rectificative 2026. Officiellement, la production pétrolière gabonaise augmenterait de 3,1 % selon le texte publié dans le journal officiel. Sauf que, dans la même LFR, les recettes pétrolières ont chuté d'environ 450 milliards de FCFA par rapport aux prévisions initiales. L'impôt sur les sociétés des compagnies pétrolières s'est effondré de 78 % (de 226,9 à 49,5 milliards). La redevance pétrolière a reculé de 18 %.

La piste officieuse : depuis avril 2026, le Gabon a conclu un préfinancement avec Trafigura, le géant du négoce pétrolier. L'État a reçu une avance en espèces, qu'il rembourse en livrant du pétrole brut directement aux négociants, selon Africa Intelligence. Des barils qui ne passent plus par les caisses du Trésor. Ce mécanisme, courant dans les pays confrontés à des crises de trésorerie, explique pourquoi la production augmente formellement quand les recettes décroissent, écrivait le journal.

C'est une soupape de survie pour les finances publiques à court terme. Mais elle signale aussi que l'État gabonais, malgré la manne pétrolière, manque d'argent comptant. Et quand l'argent manque, c'est l'agriculture qui trinque.

Financer l’agriculture, l’option pas choisie

Ce qui rend la situation particulièrement criante, c'est l'ambition affichée du Gabon. Le gouvernement proclame une nouvelle orientation de son modèle économique : réduire la dépendance au pétrole, diversifier vers l'agriculture, les mines, les services. Le Gabon table sur une croissance hors pétrole de 9,2 % en 2026, selon ses propres projections officielles, soit trois fois le rythme actuel.

Pour y parvenir, l'agriculture doit croître. Elle figure au plan quinquennal 2024-2028, elle est mentionnée dans les documents du Fonds stratégique agricole, elle est intégrée à la vision présidentielle. Mais quand vient le moment d'allouer de l'argent, les priorités se réorganisent.

La preuve : la Loi de finances rectificative 2026 a coupé 72,4 milliards de FCFA du budget de l'agriculture, une réduction de 53 % par rapport aux prévisions initiales. C'est l'une des coupes les plus drastiques de tout le texte budgétaire. Simultanément, le gouvernement a créé une nouvelle subvention de 4 milliards de FCFA pour soutenir le prix de la farine importée.

Le message est parlant : le Gabon préfère subventionner le pain importé plutôt que de financer les filières qui pourraient le produire localement. Et plutôt que de financer la Caistab, qui pourrait acheter davantage de café et de cacao aux producteurs.

Où va l’argent du pétrole ?

La question mérite une réponse claire. Si le pétrole génère des milliards supplémentaires, et si l'agriculture devrait être une priorité, pourquoi ces deux flux ne convergent-ils pas ?

Première raison : la dette. Le Gabon doit environ 72,5 % de son PIB. Les recettes pétrolières financent d'abord le service de cette dette, paiements d'intérêts et de principal, renflouer les agences de refinancement. C'est une obligation, imposée par les contrats et surveillée de près par le FMI.

Deuxième raison : les dépenses courantes. Salaires de la fonction publique, entretien des administrations, coûts de fonctionnement de l'État. Ces dépenses sont incontournables et gonflent à mesure que l'inflation progresse.

Troisième raison : la crise de trésorerie structurelle. Comme le montre l'accord Trafigura, le Gabon ne peut plus transformer facilement son pétrole en argent immédiat. Les capacités de raffinage et de commercialisation sont limitées. D'où le recours à des financements préalables qui réduisent les recettes nettes.

Quatrième raison, et c'est la plus pertinente : les choix politiques. Même avec les contraintes précédentes, l'État pourrait décider que 5 % de la hausse pétrolière inopinée financerait la Caistab. Ou 10 %. Cela n'a pas été choisi.

Quand le Gabon parlait de redémarrage : le rendez-vous manqué ?

Il y a quelques années, le scénario semblait écrit. Des spécialistes du secteur parlaient d'une filière café gabonaise en renaissance. La promesse était claire : avec le financement public en hausse, les plantations seraient réhabilitées, les paysans formés, le café retrouverait son marché.

L'histoire avait des racines. Dans les années 1970, le Gabon produisait 3 000 tonnes de café par an. Une filière fonctionnelle, structurée, capable de remplir les caisses. Mais le pétrole avait changé les priorités. Les capitaux se sont redéployés vers l'extraction. Le FMI, dans les années 1980 et 1990, avait pressé la Caistab de réduire ses dépenses. Pas d'argent pour acheter la récolte. Pas de prix garanti. La filière s'était effondrée au début des années 2000.

Puis, la renaissance. Parlant de diversification, de développement territorial, d'emploi régulier, le Gabon semblait reprendre la filière sérieusement. Partenaires de négoce international comme Olam exprimaient l'intérêt d'acheter la totalité de la récolte. Les chiffres restaient modestes, l'espoir était d’atteindre 300 tonnes par an, mais le mouvement était lancé. Grâce à une relance dynamique, la Caistab centralise aujourd'hui près de 143 tonnes de cacao et 27 tonnes de café par an, amorçant ainsi la renaissance agricole du Gabon. Sauf que cette renaissance dépendait entièrement du financement public prévisible.

2026 a tranché. La Loi de finances rectificative a coupé 72,4 milliards de FCFA du budget de l'agriculture. C'est une réduction de 53 %. La Caistab elle-même a dû revoir ses priorités après avoir reçu moins de 3 % de sa subvention annuelle prévue.

Le redémarrage qu’on proclamait il y a quelques années tient maintenant sur un fil. Non parce que les producteurs manquent de motivation. Ni parce que le marché manque d'intérêt. Mais parce que l'État, malgré une rente pétrolière bonus, a choisi d'autres priorités. C'est l'illustration parfaite du paradoxe : la filière tuée par le pétrole aurait pu être sauvée par le pétrole. Au lieu de cela, le Gabon l'abandonne à nouveau, alors qu'il en a les moyens.

Le comparatif régional accablant

Le Gabon n'est pas seul en Afrique de l'Ouest et du Centre à produire du pétrole. Le Cameroun le fait. La Guinée équatoriale aussi. Or, ces pays ont fait des choix différents sur l'allocation des revenus pétroliers.

Le Cameroun finance ses organismes de régulation agricole à un niveau plus stable. La Côte d'Ivoire, bien que grande productrice de cacao, complète systématiquement les achats par des fonds publics directs quand les prix s'effondrent. Même la République du Congo, malgré des défis budgétaires similaires, alloue explicitement une part de ses revenus pétroliers aux filières agricoles.

Le Gabon aurait les ressources pour faire de même. Ce n'est pas une question de capacité. C'est une question de priorité.

La Caistab en attente ?

Pendant ce temps, la Caistab ajuste ses prévisions à la baisse. Les producteurs de café et de cacao attendent des signaux clairs : vais-je pouvoir vendre ma récolte ? À quel prix ? Quand serai-je payé ?

Ces questions seraient résolues si une fraction, même mineure, de la rente pétrolière était allouée annuellement à l'organisme. Pas toute la Caistab. Juste assez pour que la subvention de l'État soit prévisible, fiable, et suffisante. Cela coûterait au Gabon quelques centaines de millions de FCFA, une gouttelette comparée aux surprofits pétroliers.

La question n'est donc pas : « Le Gabon peut-il financer l'agriculture avec son pétrole ? » mais plutôt : « Le Gabon veut-il vraiment le faire ? »

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