Proparco, la Société Financière Internationale (SFI) et la SETRAG ont signé un accord de financement de 312 millions d'euros (près de 205 milliards de FCFA) pour moderniser le Transgabonais, selon un communiqué de presse conjoint de Proparco/SFI/SETRAG. Au-delà du chiffre, c'est toute la stratégie économique du Gabon qui se joue sur ces 648 kilomètres de voie ferrée reliant Owendo à Franceville.
Il y a des financements qui valent signal autant que projet. Celui que viennent de signer Proparco, la Société Financière Internationale (SFI) et la Société d'Exploitation du Transgabonais (SETRAG) en est un. Avec 312 millions d'euros mobilisés pour la troisième phase du Programme de Modernisation et de Sécurisation (PMS) du réseau ferroviaire gabonais, c'est l'investissement privé le plus significatif consenti dans les infrastructures de transport du pays depuis des décennies. Et son timing, dans un Gabon en transition qui cherche à convaincre les investisseurs de sa trajectoire, n'est pas anodin.
Un montage financier en plusieurs strates
L'accord Proparco-SFI-SETRAG ne couvre pas l'intégralité du programme. Il en constitue le volet privé, structuré autour de 225 millions d'euros (environ 147,6 milliards de FCFA) de financements nouveaux et de 87 millions d'euros (environ 57,1 milliards de FCFA) dédiés au refinancement des phases précédentes. Il s'articule avec un volet public complémentaire : l'Agence Française de Développement (AFD) apporte 173 millions d'euros (environ 113,5 milliards de FCFA) à l'État gabonais, tandis que l'Union européenne contribue via une subvention de 30 millions d'euros (environ 19,7 milliards de FCFA) dans le cadre de son initiative Global Gateway. Au total, le programme mobilise donc plusieurs centaines de millions d'euros, selon une logique de financement mixte public-privé de plus en plus répandue sur le continent africain.
La structure actionnariale de la SETRAG illustre d'ailleurs cette logique de partage des responsabilités : Eramet Comilog détient 51 % du capital, Meridiam, spécialiste mondial des infrastructures de long terme en contrôle 40 %, et l'État gabonais conserve 9 %. Dans ce schéma, l'État reste propriétaire des infrastructures relevant du domaine public : ponts, réseau hydraulique, matériel de transport de voyageurs, tandis que la SETRAG, en qualité de concessionnaire, assure l'entretien et le renouvellement des équipements de superstructure : rails, traverses, ballast, systèmes de signalisation. Elle agit à la fois pour son propre compte et comme maître d'ouvrage délégué au nom de l'autorité concédante.
Pourquoi cette troisième phase est décisive
Les deux premières phases du PMS n'ont pas été sans résultats : depuis le lancement du programme, 457 kilomètres de voie ont été renouvelés avec des traverses en béton, et 186 kilomètres sont déjà équipés de nouveaux rails de 60 kilogrammes. Mais le réseau reste un chantier inachevé. Sur les 648 kilomètres qui séparent Owendo, sur la côte atlantique, de Franceville au sud-est du pays, la fiabilité de l'exploitation demeure contrainte par des sections vieillissantes, des limitations de vitesse qui pèsent sur la capacité et des coûts logistiques qui réduisent la compétitivité de l'ensemble du corridor.
C'est là que la phase III devient stratégique. Elle vise à compléter le renouvellement de la voie, à moderniser les systèmes de signalisation et à renforcer la capacité globale du réseau. Les enjeux sont à la mesure des chiffres : le Transgabonais est évalué à environ 20 % du PIB national. Il constitue l'unique corridor logistique terrestre qui relie la façade atlantique aux provinces de l'est, où se concentrent les ressources naturelles du pays. Dans des territoires souvent dépourvus de routes praticables toute l'année, il assure aussi un service public de transport de voyageurs irremplaçable pour des populations enclavées.
Manganèse, minerais critiques et ambitions industrielles
Le Transgabonais n'est pas seulement une infrastructure de transport : c'est l'artère logistique de toute la filière minière gabonaise. Comilog, filiale d'Eramet, utilise le réseau pour acheminer le manganèse extrait à Moanda vers le port d'Owendo, d'où il est exporté vers les marchés mondiaux. Dans un contexte où la demande mondiale en manganèse, matériau critique pour les batteries de véhicules électriques et les aciers haute performance, est appelée à croître, la capacité de transport du Transgabonais devient un facteur de compétitivité directe pour l'ensemble de la filière.
Mais l'enjeu dépasse le seul manganèse. Le Gabon abrite des projets miniers en attente de valorisation (le fer de Belinga, les gisements de Baniaka, le projet Maboumine), dont la viabilité économique est directement conditionnée à l'existence d'une infrastructure logistique fiable et capable. Moderniser le Transgabonais aujourd'hui, c'est aussi préparer les conditions dans lesquelles ces projets pourront un jour être exploités. Les entreprises implantées le long du corridor Owendo-Franceville : industries extractives, opérateurs forestiers, agro-industriels, bénéficieront également d'une réduction des coûts de transport et d'une meilleure régularité des dessertes, deux paramètres qui conditionnent directement leur rentabilité et leur capacité à développer de nouveaux marchés à l'export.
Un signal de confiance dans un contexte de transition
L'engagement de Proparco et de la SFI intervient dans un contexte politique particulier. Le Gabon traverse une période de transition ouverte depuis le changement de gouvernement d'août 2023. Dans cet environnement, la décision de deux institutions financières de développement majeures d'engager 312 millions d'euros sur un actif de long terme constitue un signal fort envoyé aux investisseurs privés internationaux : celui d'une confiance dans la trajectoire économique du pays et dans la solidité du cadre contractuel de la concession ferroviaire.
Ce financement s'inscrit par ailleurs dans une compétition logistique régionale où le Gabon ne peut pas se permettre de rester en retrait. En Afrique centrale, le corridor ferroviaire camerounais, les projets portuaires du Congo et les ambitions logistiques de la Guinée Équatoriale dessinent un environnement où la qualité des infrastructures est devenue un facteur de différenciation économique déterminant.
Au-delà d'un accord de financement ferroviaire, cet investissement de 312 millions d'euros constitue un test grandeur nature de la capacité du Gabon à mobiliser des capitaux privés internationaux au service de la modernisation de ses infrastructures. Sa réussite : mesurée en kilomètres de voie renouvelés, en temps de transit améliorés et en volumes de fret supplémentaires, dira beaucoup sur la capacité du pays à transformer ses ressources naturelles en une économie plus diversifiée, plus compétitive et moins dépendante des seules recettes pétrolières.