À 72 heures du 66e anniversaire de l'indépendance du Gabon, le regard du pays se tourne résolument vers l'horizon marin. Loin des clichés d'une Afrique cantonnée à l'exportation de ses matières premières, Libreville affiche une fermeté inédite. La décision de ne pas renouveler l'accord de pêche avec l'Union européenne, effective depuis le 29 juin dernier, n'est pas une fin en soi, mais le déclencheur d'une transformation profonde. Aujourd'hui, l'indépendance ne se limite plus aux défilés et aux discours ; elle se joue sur les flots, dans les cales des pirogues et au cœur des conserveries qui sortent de terre.
« Nous ne voulons plus être le gardien d'un buffet où les grandes puissances viennent se servir sans laisser de monnaie », a martelé le Président de la République, le général Brice Clotaire Oligui Nguema, lors du dernier Conseil des ministres. En dénonçant des accords avec Bruxelles jugés « profondément déséquilibrés » qui permettaient à des chalutiers espagnols et français de prélever près de 32 000 tonnes de thon pour des recettes estimées à 26 millions d'euros sur cinq ans , le chef de l'État a posé un acte de souveraineté économique. Selon lui, ces eaux doivent désormais nourrir les Gabonais avant d'alimenter les étals européens : « La souveraineté alimentaire est le prolongement naturel de notre indépendance politique. » L'Union européenne, de son côté, s'est dite « disposée à aborder les préoccupations exprimées de façon constructive », ouvrant la porte à un « accord de nouvelle génération » plus équilibré.
Pour concrétiser cette vision, le gouvernement mise sur un alliage inédit : la tradition et le high-tech. Le ministre de la Mer, Aimé Martial Massamba, a dévoilé les ambitions du programme national NEMO. Développé par CLS, ce système de balises satellitaires a été distribué à l'ensemble de la flotte artisanale. Robustes et résistantes à l'eau salée, ces balises permettent un double exploit : contrôler strictement les débarquements pour lutter contre la pêche illégale, et protéger les vies. Grâce au bouton d'appel à l'aide intégré, les pêcheurs traditionnels, souvent livrés à eux-mêmes pendant plusieurs jours, ne sont plus isolés.
« Nous ne sommes plus des parias en mer. Si mon moteur tombe en panne aujourd'hui, la terre ferme le sait instantanément », confie Jean-Paul Nzogho, patron de pêche à Port-Gentil, dont le bateau fait partie des 2 000 embarcations équipées. Cette humanisation du métier s'accompagne d'une gestion durable sans précédent. Avec un quart de sa zone économique exclusive classé en aires marines protégées, le Gabon possède le plus grand réseau d'Afrique. Le repos biologique y est rigoureusement programmé pour garantir le renouvellement des stocks.
Cette politique de reconquête économique commence à payer. Alors que les données scientifiques manquaient cruellement il y a encore quelques années, les balises NEMO fournissent désormais des informations en temps réel sur les zones de pêche et les volumes capturés. Le Gabon, qui produit annuellement 47 470 tonnes de poissons (dont 80 % venant de l'Atlantique), estime son potentiel inexploité à plus de 15 000 tonnes de thons et 12 000 tonnes de sardines par an. La demande nationale en poisson est quant à elle estimée à 70 000 tonnes par an.
Mais pour le ministre Massamba, le véritable indicateur de succès sera l'industrialisation locale : « Nous en avons assez d'exporter du poisson cru. » Des projets de conserverie, d'usines de farine et de chambres froides sont en cours, soutenus par des investisseurs comme ARISE IIP, qui voit dans ce virage souverainiste un terreau fertile pour la croissance.
Un secteur encore sous-exploité mais des ambitions démesurées
Si la filière ne contribue aujourd'hui qu'à 0,7 % du PIB gabonais, certains experts évoquant même une surestimation des chiffres traditionnellement avancés , le gouvernement entend changer la donne. L'économie bleue dans son ensemble, qui englobe les activités maritimes, pèserait près de 15 % du PIB selon les autorités nationales. Mais le potentiel halieutique reste largement inexploité : le Gabon ne tirerait profit que d'une fraction de ses ressources estimées à 300 000 tonnes.
Fort de ce constat, le Président Oligui Nguema a fixé un cap clair. Le gouvernement ambitionne de débarquer et valoriser 250 000 tonnes de produits halieutiques et aquacoles à l'horizon 2025, un objectif révisé à la hausse dans le cadre de la nouvelle stratégie nationale de l'économie bleue adoptée en juillet 2025. Pour y parvenir, l'exécutif mise sur la « gabonisation » du secteur, encore dominé à 95 % par des étrangers, via le projet « Gab Pêche » qui prévoit la distribution de 700 équipements à travers tout le pays. Ce défi est de taille : en 2020, la filière ne comptait qu'environ 11 800 pêcheurs, et l'emploi généré par la pêche et l'aquaculture reste modeste, avec quelque 21 700 personnes.
Sur le plan géopolitique, ce dossier dépasse largement les relations entre Libreville et Bruxelles. De nombreux États africains remettent aujourd'hui en question les anciens accords d'exploitation des ressources naturelles.
Le Gabon, en prenant ce virage, s'inscrit dans un mouvement continental qui vise à négocier des partenariats intégrant davantage de transfert de technologies, de création d'emplois et de transformation industrielle.
Alors que le Gabon se prépare à hisser haut les couleurs le 17 août, plusieurs observateurs résument d'ailleurs bien, l'ambition de la "Vème République" : « Nous avons 66 ans. L'âge de la maturité. Nous ne devons plus brader nos richesses, notamment halieutiques. Désormais, la mer est à nous, et elle travaillera pour nous. » Un message clair : le Gabon ne veut plus être une simple vitrine de la biodiversité, mais un acteur majeur de l'économie bleue mondiale, où la sécurité des hommes et la préservation des océans marchent main dans la main. Le pari est ambitieux, et son succès dépendra de la capacité du pays à transformer ces promesses en réalisations concrètes, dans un équilibre délicat entre souveraineté retrouvée et nécessité de partenariats internationaux.