Les chiffres du premier trimestre 2026, publiés par la Direction générale de l'Économie et de la Politique fiscale (DGEPF), dessinent un contraste saisissant. Jamais le système bancaire gabonais n'a affiché des indicateurs aussi solides : crédits en hausse de 3,8 %, dépôts renforcés, capitaux propres en progression de 5,4 % et recul des créances en souffrance. Pourtant, dans le même temps, l'économie nationale se contracte de 3,6 %. Ce paradoxe soulève une question centrale : pourquoi une finance en bonne santé peine-t-elle encore à irriguer les PME, pourtant appelées à devenir le moteur de la diversification économique ?
« C'est un découplage complet », observe un analyste financier, en s'appuyant sur les données de la DGEPF. Les principaux indicateurs bancaires affichent une trajectoire rassurante : les créances en souffrance reculent à 9,1 %, contre 9,7 % précédemment, tandis que la distribution de crédits demeure dynamique.
Mais derrière cette solidité apparente, la réalité sectorielle raconte une autre histoire. Plusieurs pans de l'économie productive traversent une période difficile : l'hôtellerie chute de 25,7 %, les services aux particuliers reculent de 4,3 % et le commerce général de 3,2 %. Le contraste est saisissant : les banques résistent, mais une partie du tissu économique s'essouffle.
À qui profitent réellement les crédits bancaires ?
L'analyse de la structure des financements révèle une forte concentration. Selon les données de la DGEPF, 63 % des crédits bancaires sont orientés vers cinq grands secteurs, notamment la production d'électricité, les activités extractives, les administrations publiques et les grands services. Les PME, le commerce de détail, le tourisme ou encore les services indépendants restent, eux, relativement en marge du financement bancaire classique.
« Le paradoxe vient du fait que la solidité d'un système bancaire ne signifie pas automatiquement qu'il finance efficacement l'économie productive », explique Lucien Okeri, économiste spécialiste du financement du secteur privé. Selon lui, une banque peut afficher « de bons ratios de solvabilité, une liquidité confortable et une progression de ses crédits », tout en demeurant difficilement accessible aux petites entreprises. « Le problème n'est pas seulement la quantité de crédit disponible, mais sa destination. »
La question devient alors centrale : les banques financent-elles suffisamment la transformation économique du pays ou privilégient-elles, avant tout, les secteurs déjà établis et jugés les moins risqués ?
Une finance avant tout tournée vers la sécurité
Ce choix d'allocation du crédit répond moins à une logique de rendement qu'à une logique de maîtrise du risque.
Ironie du système, certains financements restent concentrés sur des secteurs qui connaissent pourtant des difficultés. La production pétrolière recule de 4 %, le gaz naturel commercialisé s'effondre de 44,9 % et la production d'électricité diminue de 13,2 %. Dans le même temps, les créances nettes sur l'État progressent de 8,3 %.
Le crédit devient ainsi davantage un outil de sécurisation des engagements existants qu'un véritable levier de transformation productive.
Pour autant, cette stratégie ne relève pas uniquement d'un choix commercial des banques.
« Les banques ne sont pas des institutions de développement. Leur première responsabilité est de protéger l'épargne des déposants et de maîtriser leurs risques », rappelle François Ngoua, économiste spécialiste de la zone CEMAC.
Selon cet ancien cadre de Citibank, dans une économie dominée par quelques grands secteurs et fortement exposée aux fluctuations des matières premières, « il est logique que les banques concentrent leurs financements vers les acteurs qu'elles jugent les plus solides ».
Autrement dit, la faiblesse du financement des PME ne résulte pas uniquement d'une prudence excessive des banques. Elle reflète également les fragilités structurelles du tissu entrepreneurial : faible formalisation, manque d'historique financier, insuffisance de garanties et difficultés à démontrer la rentabilité des projets.
L'angle mort du financement
Pour de nombreux petits entrepreneurs, le recours aux établissements de microfinance demeure souvent la seule alternative.
Mais ces acteurs ne disposent pas encore des capacités suffisantes pour compenser le faible accès au crédit bancaire. Au premier trimestre 2026, les établissements de microfinance enregistrent une progression limitée de 2,2 % de leurs encours. Une évolution encourageante, mais encore insuffisante pour répondre aux besoins d'une économie qui cherche à diversifier ses moteurs de croissance.
Pendant ce temps, l'épargne privée continue d'augmenter. Les dépôts des particuliers progressent de 1,6 %, mais une part importante de ces ressources est réorientée vers les grands opérateurs économiques et les besoins publics, au détriment d'un secteur privé plus diffus.
Le coût économique de cette prudence
Cette allocation prudente du crédit pénalise directement les secteurs les plus créateurs d'emplois. L'hôtellerie (-25,7 %), les services mécaniques (-7,9 %) ou encore les télécommunications (-6,2 %) enregistrent un ralentissement marqué.
Leur difficulté tient moins à une absence totale de financement qu'à leur profil de risque. Pour les banques, une PME sans garanties suffisantes, disposant d'une clientèle instable ou d'une comptabilité peu structurée, représente un risque nettement supérieur à celui d'un grand groupe ou d'un acteur public.
Le résultat est paradoxal : un système bancaire robuste coexiste avec un secteur productif qui peine à accélérer. Une finance solide, mais encore insuffisamment connectée aux besoins de diversification de l'économie gabonaise.
Quelles perspectives ?
Les autorités monétaires, notamment la BEAC, ont identifié cette problématique. Mais sans évolution des mécanismes d'accès au crédit, sans fonds de garantie plus efficaces, sans amélioration de l'information financière des PME et sans accompagnement renforcé des entrepreneurs, les banques continueront naturellement à privilégier les profils les moins risqués.
Au fond, le véritable défi n'est pas seulement de convaincre les banques de prêter davantage aux PME. Il consiste à construire un environnement où ces entreprises deviennent elles-mêmes finançables.
Cela suppose des états financiers plus fiables, une meilleure gouvernance, davantage de garanties et des dispositifs publics capables de partager le risque avec les établissements de crédit.
Tant que cette transformation n'aura pas lieu, la solidité du système bancaire et la faiblesse du financement des petites et moyennes entreprises continueront d'évoluer en parallèle, sans jamais réellement se rencontrer.