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Eau et électricité : faut-il diviser la SEEG en deux entités ?

Eau et électricité : faut-il diviser la SEEG en deux entités ?

La SEEG est-elle arrivée à la fin d’un cycle ? Alors que les pannes et les pénuries cristallisent les tensions, l’avenir de ce géant national se joue désormais en coulisses. Entre les partisans d’une reprivatisation audacieuse et les défenseurs acharnés d’une souveraineté publique non négociable, le statu quo semble impossible. Pourtant, une troisième voie émerge des sphères technocratiques et agite les esprits : la scission. Faut-il séparer l’eau de l’électricité pour mieux ameliorer la qualité du service ? Est-ce le remède miracle ou une périlleuse fuite en avant ?

Pour trancher ce nœud gordien, Les Échos de l’Éco ont invité deux analystes. Visionnaires ou pragmatiques, ils confrontent leurs analyses dans un duel d’idées sans concession. Plongez au cœur du débat du mois.

Daryl Jeansen KOUBANGOYE: «La scission n’est pas une fragmentation, mais une clarification stratégique»

Doctorant en Sciences Économiques, membre du Centre d’Économie Publique de l’Université Omar Bongo.

Au Gabon, l’accès à l’eau potable et à l’énergie est un droit garanti par l’Etat. En effet, selon la loi référendaire n°002/2024 du 19 décembre 2024 en son article 37 alinéa 2, «l’Etat garantit à tous l’accès à l’eau potable et à l’énergie ». Par ailleurs, l’alinéa 3 du même article dispose que « l’Etat a le devoir de promouvoir la qualité de la vie et de protéger l’environnement ».

Si l’accès à l’eau potable et à l’énergie constitue un engagement constitutionnel fort de l’Etat, celui-ci demeure un défi toujours d’actualité. En effet, plus d’un demi-siècle après sa création en 1950, la Société d’Energie et d’Eau du Gabon (SEEG) investie d’une mission de service public consistant à la fourniture de l’eau potable et de l’électricité, semble éprouver des difficultés persistantes et croissantes entravant la réalisation de sa mission. Au-delà de l’accomplissement de sa mission de service public, c’est aussi sa capacité à offrir un service public de qualité qui interroge davantage les agents économiques.

Face aux défis hydrauliques et énergétiques croissants relatifs à la forte urbanisation des grandes villes du pays, ainsi qu’aux enjeux de la diversification et de l’industrialisation de l’économie gabonaise, les problèmes récurrents et croissants de la SEEG interrogent aujourd’hui sur la nécessité d’opérer une scission. En effet, les épisodes de privatisation et de nationalisation qu’elle a connus depuis sa création, le soutien financier de l’Etat gabonais, ou encore les gouvernements qui se sont succédé à la tête de cette société n’ont pas été de nature à garantir l’égal accès à l’eau potable et à l’électricité auprès de l’ensemble de la population, encore moins à assurer une plus grande qualité des services offerts.

Ces défis, loin de remettre en cause la qualité du management de cette société ainsi que la volonté des dirigeants à garantir l’égal accès à l’eau potable et à l’électricité, ou encore à offrir des services de qualité aux populations, remettent aujourd’hui en cause la gestion de deux services publics stratégiques, essentiels et prioritaires, impliquant des moyens humains, financiers et structurels distincts et conséquents, par une seule et même entité. L’expérience africaine a d’ailleurs en cela montré que dans les pays affichant les taux d’accès à l’eau potable et l’électricité les plus élevés parmi lesquels Maurice, les Seychelles, l’Afrique du Sud, le Sénégal ou encore la Côte d’Ivoire, la gestion de ces deux services d’intérêt public est rarement assurée par une même société par souci d’efficacité. En effet, au Sénégal et en Côte d’Ivoire par exemple, la gestion de l’eau est respectivement assurée par la SEN’EAU et la SODECI. Relativement à la gestion de l’électricité, celle-ci est respectivement assurée par la SENELEC et la CIE. Cette séparation a favorisé la spécialisation, amélioré la gouvernance et renforcé la capacité d’investissement grâce à une meilleure mobilisation des ressources et des axes stratégiques définis.


Au Gabon, la scission apparaît ainsi non comme une panacée, mais une réponse évidente : l’eau et l’électricité doivent être gérées séparément. Ce sont des services publics distincts impliquant une gestion rigoureuse, des investissements ainsi que des moyens humains, financiers et structurels conséquents.
A cet effet, afin de garantir l’égal accès à l’eau potable et à l’électricité à l’ensemble des agents économiques sur l’étendue du territoire national, et offrir des services publics de qualité, plusieurs modalités de scission sont envisageables.
D’une part, la fourniture de l’eau potable et de l’électricité pourrait être assurée par des entités distinctes placées une l’égide d’une Holding. Cela supposerait la création de deux filiales aux missions distinctes, impliquant une gouvernance, des bâtiments administratifs, ainsi que des moyens matériels, humains et financiers séparés. L’une serait ainsi chargée de la fourniture de l’eau potable, et l’autre de la fourniture en électricité.
D’autre part, la fourniture de l’eau potable et de l’électricité pourrait être confiée à deux entités entièrement séparées, jouissant d’une autonomie administrative et financière, et investies d’une mission de services publics placées sous le contrôle d’un organe de régulation. Chaque entité pourrait disposer de filiales ou d’agences provinciales pour une meilleure prise des réalités et défis spécifiques à chaque région du pays.

 

Rosny-Verlain BILEH-BI- SIMA: « La scission de la SEEG est donc une illusion économique »

Doctorant en Sciences Economiques. Membre du Centre d’Economie Publique de l’Université Omar Bongo. Chargé d’Etudes à la Gouvernance et Gestion Economique au MAEP-Gabon.

Les défaillances observées de la Société d’Énergie et d’Eau du Gabon ne peuvent être résolues par une simple scission administrative. Fragmenter l’entreprise, en séparant l’eau de l’électricité, pourrait constituer un risque économique majeur. Les infrastructures énergétiques et hydrauliques sont des monopoles naturels avec des coûts fixes très élevés et une faible densité de population dans de nombreuses provinces. La théorie du monopole naturel montre que, dans ces conditions, diviser les entités augmente le coût moyen de production et réduit l’efficacité du service, rompant un équilibre économique fondamental.

Séparer la SEEG impliquerait la création de deux directions générales, deux systèmes de facturation, deux flottes logistiques et deux équipes administratives. Selon l’économie des coûts de transaction, chaque frontière organisationnelle introduit des coûts de coordination et de gestion supplémentaires. Dans un pays de 2,3 millions d’habitants, cette duplication pourrait représenter une augmentation de 15 à 20 % des charges fixes dès la première année, sans gains opérationnels tangibles. La théorie de la firme montre qu’au-delà d’une certaine taille, séparer les fonctions internes crée davantage de frictions que d’économies, augmentant les coûts et réduisant l’efficacité globale.

En outre, la SEEG fait face à une situation financière délicate : les impayés de la clientèle dépassaient 250 milliards de FCFA à fin 2023, dont au moins 72 milliards de FCFA dus par l’État lui-même, freinant le recouvrement des recettes et les capacités d’investissement. À fin octobre 2025, la dette client et étatique atteignait près de 97,4 milliards de FCFA, un niveau jugé alarmant et qui pèse sur la trésorerie et la capacité de la société à maintenir et développer ses infrastructures.

Dans cinq provinces, l’électricité est produite via des centrales thermiques au gasoil, avec un coût marginal prohibitif. Les excédents générés dans les grands centres urbains comme Libreville ou Port-Gentil compensent ces pertes et permettent de maintenir un tarif national uniforme. Une entité électrique autonome, guidée par la rentabilité financière, privilégierait les zones urbaines productives, laissant l’arrière-pays dans le noir. La théorie des externalités interterritoriales rappelle que redistribuer pertes et bénéfices maximise le bien-être social, ce que la séparation compromettrait, exposant les provinces à une désertification énergétique et à une explosion des coûts locaux pour les ménages et les entreprises.

Isoler la branche Eau créerait une société immédiatement déficitaire et dépendante de subventions publiques massives. L’eau génère des externalités positives importantes, sanitaires, sociales et économiques, qui dépassent largement son prix de marché. Si l’État n’assume pas explicitement ces coûts, la société hydraulique deviendrait insoutenable, aggravant le déficit et mettant en péril la soutenabilité budgétaire. La scission n’attaquerait pas la cause structurelle du problème : le coût prohibitif du gasoil pour les centrales thermiques provinciales. La théorie du coût marginal montre que réduire ces coûts via la transition énergétique, hydroélectricité, solaire, biomasse, est la solution, plutôt que de multiplier les structures institutionnelles.

L’expérience africaine illustre les risques d’une séparation mal accompagnée. Au Kenya, la séparation des services publics d’eau et d’électricité dans les années 2000 n’a pas résolu les pertes techniques ni l’inefficience faute d’une régulation forte et de financements durables, créant des dysfonctionnements persistants dans les zones rurales. Au Nigeria, la privatisation et la scission de certaines entreprises électriques au début des années 2010 ont fragmenté les réseaux sans solution pour les zones non rentables, aggravant la précarité énergétique malgré des financements extérieurs. Ces cas montrent que, sans régulation crédible, garanties budgétaires et planification énergétique, la scission peut créer des systèmes encore plus fragiles que les structures intégrées qu’elle remplace.

La scission est donc une illusion économique en ce sens qu’elle transforme un problème de gouvernance et de déficit structurel en risque systémique pour le pays, sans résoudre les véritables contraintes du secteur. La solution consiste à maintenir un modèle intégré tout en renforçant la régulation et la transparence financière, en investissant dans la transition énergétique provinciale et en clarifiant les subventions pour l’eau de manière explicite dans le budget national. Le Gabon a besoin d’un champion intégré et solide, capable de moderniser ses réseaux, réduire les coûts et garantir l’accès universel aux services essentiels. Fragmenter la SEEG créerait une bureaucratie coûteuse et fragile, sans assurer ni performance ni solidarité territoriale.

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