Posséder la ressource ne garantit pas la richesse. L'Afrique centrale en est l'illustration. La sous-région concentre près de 70 % du couvert forestier humide du continent africain et fournit environ 20 % des grumes tropicales commercialisées dans le monde. Pourtant, elle ne capte qu'une faible part de la valeur créée par l'industrie mondiale du bois. Entre les forêts du bassin du Congo et les marchés internationaux, des milliards de francs CFA de valeur ajoutée changent de mains. La vraie question n'est donc plus de savoir combien de bois l'Afrique centrale exporte, mais pourquoi elle transforme encore si peu de la richesse qu'elle produit.
Depuis plusieurs décennies, les pays forestiers de la CEMAC, le Gabon, le Cameroun, le Congo, la République centrafricaine ou encore la Guinée équatoriale, exportent principalement des grumes ou des produits faiblement transformés. Une fois expédié vers l'Asie, l'Europe ou d'autres marchés, ce bois est scié, séché, transformé en panneaux, en meubles ou en éléments de construction, générant une valeur ajoutée largement captée hors du continent.
En d'autres termes, l'Afrique exporte sa matière première, mais importe souvent la valeur créée à partir de cette même ressource. Le Gabon fait figure d'exception relative. L'interdiction d'exporter les grumes, décidée en 2010, a favorisé l'installation d'unités de première transformation, notamment dans la Zone d'investissement spéciale de Nkok. Cette politique a permis d'augmenter les exportations de placages, de contreplaqués et de bois sciés.
Mais le défi est loin d'être relevé. Transformer une grume en planche constitue une première étape. Transformer cette planche en parquet, en mobilier, en portes, en composants industriels ou en produits à forte valeur ajoutée en est une autre. C'est à ce stade que se créent les emplois les plus qualifiés, les marges les plus importantes et les exportations les plus rémunératrices.
Pourquoi cette montée en gamme reste-t-elle limitée ?
Les obstacles sont connus : coût élevé de l'énergie, insuffisance des infrastructures logistiques, accès difficile au financement industriel, faiblesse des chaînes d'approvisionnement régionales, déficit de compétences techniques et taille relativement réduite des marchés nationaux.
À cela s'ajoute une fragmentation des politiques industrielles. Chaque pays cherche à développer sa propre filière, alors qu'une véritable chaîne de valeur régionale permettrait de mieux répartir les activités : production, transformation, fabrication de mobilier, logistique et exportation.
L'enjeu dépasse largement le secteur forestier.
Il pose une question fondamentale : l'Afrique centrale veut-elle rester exportatrice de matières premières ou devenir une région industrielle ? Dans un contexte où les exigences de traçabilité, de gestion durable des forêts et de transformation locale deviennent de plus en plus fortes sur les marchés internationaux, la filière bois offre peut-être une occasion unique de changer de modèle.
Le Gabon dispose d'atouts importants : une ressource forestière abondante, une réglementation qui favorise la transformation locale, une zone industrielle dédiée et une reconnaissance internationale de la gestion durable de ses forêts.
Mais la prochaine étape sera décisive
Le véritable succès ne se mesurera plus au nombre de grumes transformées. Il se mesurera à la capacité du pays à exporter des produits finis portant le label « Made in Gabon », à développer une industrie du meuble, à créer des emplois qualifiés et à intégrer davantage les chaînes de valeur régionales et mondiales.
La forêt est un patrimoine. L'industrie est une stratégie. Entre les deux se trouve la valeur ajoutée. C'est précisément là que se joue l'avenir économique de l'Afrique centrale.