Arrivé en Chine à 16 ans, devenu chirurgien à Guangzhou, marié et père de famille : à 52 ans, ce Gabonais incarne une génération africaine discrète, hautement qualifiée et profondément intégrée dans la société chinoise contemporaine.
À Guangzhou, dans le sud de la Chine, rares sont les habitants du district de Panyu qui s’étonnent encore de voir ce chirurgien gabonais passer du mandarin au cantonais avec une aisance naturelle. À 52 ans, le Dr Jean-Christian Nzengue est devenu bien plus qu’un médecin étranger installé en Chine. Quand la pandémie de Covid-19 frappe brutalement la Chine au début de l’année 2020, lui et son épouse, une Chinoise originaire de Guangzhou, prennent une décision qui surprend une partie de leurs proches. Alors que de nombreux expatriés quittent précipitamment le territoire, le médecin choisit de rester. « Ici, c’est notre maison », explique-t-il dans une interview accordée à l’agence officielle Xinhua.
Depuis plus de trente ans, ce Gabonais a construit sa vie dans l’Empire du Milieu. Arrivé à Pékin en 1990, à seulement 16 ans, pour apprendre le chinois, il poursuit ses études et intègre la prestigieuse Université de médecine Sun Yat-sen grâce à d’excellents résultats académiques. Une trajec- toire rare pour un étudiant africain dans la Chine du début des années 1990, encore loin de la puissance mondiale qu’elle deviendra. Aujourd’hui chirurgien thoracique, cardiaque et mammaire au Clifford Hospital de Guangzhou, il appartient à cette minorité de professionnels africains ayant réussi à s’imposer dans des secteurs haute- ment qualifiés en Chine.
Un destin né du kung-fu et de Bruce Lee
L’histoire de Jean-Christian Nzengue commence pourtant loin des blocs opératoires.Comme pour beaucoup de jeunes Africains de sa génération, sa première image de la Chine passe par les films d’arts martiaux et la figure mythique de Bruce Lee. Son frère aîné, passionné de kung-fu, part le premier en Chine et devient acteur spécialisé dans les arts martiaux. Il encourage ensuite son cadet à le rejoindre. Le futur médecin débarque alors dans un pays qu’il ne connaît qu’à travers les écrans de télévision.
Trois décennies plus tard, il maîtrise le mandarin comme le cantonais, suit les programmes de la télévision centrale chinoise pour perfectionner son accent et se considère désormais comme un «local» de Guangzhou. « Je reste profondément Gabonais, parce que mes racines et mon éducation viennent du Gabon. Mais après plus de trente ans en Chine, une partie de moi est aussi devenue chinoise dans mes habitudes et ma manière de travailler. Aujourd’hui, je suis un pont entre deux cultures », confie-t-il.
Le défi de s’imposer dans la Chine des années 1990
Dans son cabinet, certains patients chinois sont d’abord surpris par la présence de ce médecin noir parlant un chinois impeccable. « Je les salue en chinois et immédiatement la gêne disparaît », raconte-t-il en souriant. Cette maîtrise linguistique a profondément transformé son intégration professionnelle, dans un environnement où la langue reste un marqueur essentiel de confiance.
Mais son parcours n’a rien eu d’évident. « Le premier défi a été la langue. Étudier la médecine en chinois demandait énormément d’efforts. Il fallait aussi gagner la confiance des patients et des collègues dans un environnement où les étrangers étaient encore très peu nombreux », explique-t-il. À une époque où la présence africaine restait marginale dans les universités chinoises, le jeune Gabonais a dû apprendre à évoluer dans une société peu habituée à la diversité. « Au début, certaines personnes étaient surprises de voir un médecin africain. Mais le professionnalisme et la maîtrise de la langue ont progressivement fait disparaître les préjugés », poursuit-il.
Une génération afro-chinoise en émergence
Le parcours de Jean-Christian Nzengue raconte finalement une autre histoire des relations entre le Gabon et la Chine. Loin des grands contrats miniers, pétroliers, des infrastructures ou des sommets diploma- tiques, il illustre l’émergence d’échanges humains profonds entre les deux espaces.Marié à une Chinoise originaire de Guangzhou, père d’un enfant de huit ans et habitué des métros ultramodernes du Guangdong, le chirurgien appartient à cette génération de passerelles culturelles entre la Chine et le continent africain.
« Aujourd’hui, il existe une nouvelle génération d’Africains installés en Chine : médecins, ingénieurs, entrepreneurs, chercheurs. Beaucoup parlent chinois et connaissent profondément les deux cultures », observe-t-il. Dans son quotidien, ce rôle de passeur tient souvent à des gestes simples. «Beaucoup de patients deviennent curieux et me posent des questions sur le Gabon et l’Afrique. Quand les gens voient vos compétences et votre intégration, ils regardent l’Afrique différemment », souligne-t-il. Et lorsque le médecin évoque Guangzhou, son ton change presque imperceptiblement. « Les longues journées d’été me rappellent beaucoup le Gabon », confie-t-il. Comme si, après trente années passées en Chine, une partie de Libreville continuait de vivre quelque part dans le sud chinois.