Le premier mensuel économique au Gabon.

Malika Gadault
L’économie gabonaise évolue.Elle se trans-forme sous l’effetde la diversification productive, des réformes publiques, des enjeux budgétaires, de la transition énergétique.
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Felipe Marte et ceux qui veillent pendant que le Grand Libreville dort

Felipe Marte et ceux qui veillent pendant que le Grand Libreville dort

Il est 2 heures du matin à la centrale d’Alénakiri. Pendant que Libreville rêve, Felipe Marte surveille les écrans de contrôle, l’œil fixé sur ces courbes qui dansent au rythme des turbines. Une alarme ? Il sera debout. Une baisse de tension ? Il sera déjà en mouvement. Car dans l’ombre de la nuit, des vies dépendent de sa vigilance. 

 

Originaire de la République Dominicaine, M. Marte a posé ses valises au Gabon en 2012, attiré par un chantier : la construction de la centrale d’Alénakiri. Le pays l’a retenu. Une femme, trois enfants, et ce sentiment étrange d’avoir trouvé une terre d’adoption. «Le Gabon m’a donné le bonheur», dit simplement cet ingénieur qui a parcouru l’Afrique centrale et de l’Ouest, du Cameroun au Congo, pour installer ces machines qui font la lumière.

 

Chez les Marte, l’électricité coule dans les veines comme le courant dans les câbles. Son arrière-grand-père produisait déjà de l’électricité. Son grand-père a pris le re lais. Son père l’emmenait sur ses chantiers. Alors quand il parle des turbines, ses mains dessinent dans l’air des formes que seuls les initiés comprennent. Mais ce qui l’émeut vraiment, ce n’est pas la technique. «Mon encadreur me disait toujours : notre métier, ce n’est pas que la technique. Il faut penser aux personnes dans les hôpitaux, aux blocs opératoires, à ceux sous oxygène. » Sa voix se fait plus grave. Il pense aux hypertendus qui, sans ventilateur par une nuit chaude, peuvent faire une crise.

 

Aux diabétiques dont l’organisme fragile ne supporte pas les écarts de température. «Chaque coupure est une peine émotionnelle», souffle-t-il. Autour de lui, une armée discrète veille. Des Gabonais formés sur le tas, devenus experts à force d’obstination. Chriss Ndou mou, recruté comme technicien supérieur, assure désormais seul la maintenance des gros groupes. Les 300 millions de francs CFA qu’on payait jadis à des experts étrangers ? Économisés. Le talent était là, il suffisait de l’appeler. Il y a aussi cette cheffe de division, Madame O., qui répète à qui prend l’intelligence d’écouter les agents de la SEEG : «Nous ne partons pas de chez nous pour cou per l’électricité. Nous sommes des com merçants. Une coupure, c’est un manque à gagner.» Elle vit dans le même quartier que ses détracteurs, subit les mêmes coupures. Mais le plus dur, confie Anicet Makosso, chef d’exploitation à Alénakiri, ce sont les regards. «C’est moralement déprimant de savoir que l’opinion nous jette des cailloux».

 

Derrière chaque interrupteur qui ne répond pas, il y a pourtant un homme ou une femme qui passe sa nuit à chercher la panne, à réparer, à suer. Felipe forme aujourd’hui les jeunes. Il leur transmet ce que personne ne lit dans les manuels : le sens du sacré. «Nous pouvons rester jusqu’à 3 heures du matin. Même endormis, nous nous réveillons pour in tervenir. Tant que l’électricité n’est pas réta blie, nous res tons sur le ter rain.» Quand le jour se lève sur Libreville, la plu part des gens allument leur lumière sans savoir que Felipe et les siens viennent de passer la nuit à la défendre. Ils regagnent leurs maisons pendant que la ville s’éveille, repus de fatigue mais habités par cette certitude : quelque part, un enfant a pu ter miner ses devoirs, une mère a conservé ses médicaments au frais, un malade a tenu une nuit de plus.

 

La SEEG a ses défauts. Les coupures existent. Mais derrière chaque rétablisse ment, il y a des femmes et des hommes qui n’ont pas dormi pour que d’autres puissent rêver. Des héros discrets que la nuit habille d’invisibilité. À 2 heures du matin, si vous passez près d’une centrale, levez les yeux. Quelque part, Felipe Marte veille. Pour que votre lumière ne s’éteigne pas.

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