La rédaction des Échos de l’Éco a interrogé deux économistes Rosny-Verlain BILEH-BI SIMA et Jeansen Daryl KOUBANGOYE pour le Dossier du mois, offrant une analyse croisée des tontines, de leurs atouts, limites et de leur rôle dans l’économie réelle.
Les Échos de l’Éco : Quels sont les principaux facteurs qui favorisent l’essor du secteur informel et des tontines au Gabon ?
Rosny-Verlain BILEH-BI SIMA : L’essor du secteur informel et des tontines au Gabon s’explique par une combinaison de facteurs aussi bien économiques, institutionnels que sociaux. Sur le plan économique, le marché du travail gabonais est marqué par un niveau élevé de chômage, estimé à environ 20,2 % en 2025 selon la Banque mondiale. Cette situation limite l’absorption de la main-d’œuvre par le secteur formel et pousse une grande partie de la population vers des activités informelles. Cela se traduit par un poids considérable de ce secteur dans l’économie, qui représente environ 35 % à 40 % du PIB. En outre, le tissu productif est largement dominé par l’informel. Le dernier Recensement général des entreprises indique que 62,9 % des unités économiques relèvent de ce secteur, soit près de 200 000 opérateurs économiques. Cette dominance traduit l’incapacité du secteur formel à structurer l’ensemble de l’économie. Par ailleurs, l’accès limité aux services financiers constitue un facteur clé. Bien que le Gabon affiche un taux de bancarisation relativement élevé pour l’Afrique, celui-ci reste limité à environ 30 % de la population, soit environ 545 000 personnes bancarisées. Cela signifie qu’une large majorité de la population reste exclue du système financier formel. Enfin, les facteurs socioculturels jouent un rôle déterminant. Dans un contexte de faible inclusion financière, les tontines apparaissent comme des mécanismes alternatifs reposant sur la confiance et la solidarité. Elles constituent ainsi une réponse endogène aux défaillances structurelles du système bancaire.
Jeansen Daryl KOUBANGOYE : L’économie gabonaise, à l’instar de nombreuses économies africaines, se caractérise par une prépondérance du secteur informel qui concentre près de deux tiers des opérateurs économiques. Selon le dernier Recensement général des entreprises réalisé en 2021-2022 et publié par l’Institut de la statistique (InstatGabon), près de 62,9 % des entreprises recensées en 2023 relèvent du secteur informel. Environ 80 % de ces entreprises sont détenues par des étrangers contre 20 % par des nationaux. Sa contribution, quant à elle, ressort à 35 % du produit intérieur brut (PIB) en 2023. Parmi les facteurs clés de réussite du développement du secteur informel au Gabon, les tontines occupent une place cruciale. Elles constituent en effet un véhicule essentiel de financement du secteur informel au Gabon comme au sein de nombreuses économies africaines. Le développement du secteur informel couplé à celui des tontines au Gabon résulte de la combinaison de nombreux facteurs, au nombre desquels figurent les facteurs économiques, sociaux et culturels. Sur le plan économique, les difficultés d’accès au crédit bancaire en raison des taux d’intérêt souvent jugés prohibitifs (16 % du taux effectif global en moyenne), l’exigence de garanties, les contraintes administratives, ou encore le faible taux de rémunération de l’épargne bancaire sont souvent cités. Sur le plan social, le chômage structurellement élevé (environ 20 % de la population active), le niveau de pauvreté (près de 34,6 % de la population en 2025), ainsi que les défis des populations (rentrée scolaire, acquisition d’un terrain ou d’un véhicule, mariage, besoins d’équipements, etc.) peuvent justifier le développement du secteur informel et des tontines au Gabon. Enfin, sur le plan culturel, la solidarité, la confiance et le désir d’appartenir à un groupe structuré et cohérent avec ses objectifs en sont les principaux facteurs. Les tontines conduisent ainsi en général à la création d’associations, contribuent au financement des projets communautaires et incarnent le soutien de la communauté dans la réalisation des projets individuels.
Comment les tontines sont-elles organisées : quel est leur mode de fonctionnement, leur modèle économique et quels risques présentent-elles pour les épargnants ainsi que pour les acteurs ?
Jeansen Daryl KOUBANGOYE : Au Gabon, le développement des tontines s’est traduit par le pluralisme des mécanismes de financement et des finalités poursuivies. Parmi les différents mécanismes de financement des tontines, on peut distinguer l’épargne rotative, la tontine mutuelle, la tontine commerciale (ou crédit interne), ainsi que la tontine digitale ou encore la tontine en nature. Plusieurs finalités en sont généralement poursuivies, notamment la constitution d’une épargne régulière, la recherche d’une meilleure rémunération des placements, le développement d’une activité commerciale, le financement des projets personnels, ou encore les besoins d’équipement en biens.
Cependant, le développement du secteur informel et des tontines au Gabon n’est pas sans poser un certain nombre de défis. Ils constituent de ce point de vue une entrave majeure à l’économie formelle, une fragmentation du système financier classique et un risque de blanchiment de capitaux. Le développement du secteur informel représente un manque à gagner pour les recettes publiques et un danger potentiel pour les agents économiques en raison des activités éventuellement dangereuses et illicites qui peuvent être développées. Les tontines, quant à elles, généralement fondées sur la solidarité et la confiance, jouissent d’un faible niveau d’encadrement juridique. Les retards dans le recouvrement des versements des membres, l’insolvabilité d’un membre, les détournements de fonds, ainsi que la disparition du gestionnaire peuvent perturber le bon fonctionnement des tontines. Par ailleurs, en raison du niveau de revenus souvent limité des membres, les tontines ne permettent pas toujours de mobiliser des fonds conséquents nécessaires à la création et au développement d’une entreprise (chez les nationaux notamment).
Rosny BILEH-BI SIMA : Les tontines reposent sur une organisation simple mais efficace, adaptée à des contextes de faible formalisation financière.
Leur fonctionnement s’articule autour de groupes restreints dans lesquels les membres versent régulièrement des cotisations. Ces contributions alimentent un fonds commun redistribué à tour de rôle. Ce mécanisme permet à chaque membre d’accéder à un capital significatif sans passer par le système bancaire.
Ce modèle est particulièrement pertinent dans un contexte où le crédit bancaire reste coûteux et difficile d’accès. Au Gabon, le taux d’intérêt moyen des crédits peut atteindre 16,47 %, soit un niveau nettement supérieur à la moyenne de la CEMAC (10,51 %). Cette situation renforce l’attractivité des tontines comme alternative de financement.
D’un point de vue économique, les tontines présentent plusieurs avantages, notamment les faibles coûts de transaction, la flexibilité et la rapidité, pour ne citer que ceux-là.
Cependant, elles comportent également des risques importants. L’absence de cadre juridique formel, par exemple, expose les participants à des pertes financières. En cas de défaillance d’un membre, l’ensemble du mécanisme peut être fragilisé. De plus, l’opacité de gestion et l’absence de supervision peuvent favoriser des comportements opportunistes.
Ainsi, si les tontines répondent efficacement à certaines défaillances du système financier, elles restent vulnérables en raison de leur informalité.
En quoi les tontines participent-elles au financement des activités économiques et au développement d’un tissu de PME et TPE ?
Rosny BILEH-BI SIMA : Les tontines jouent un rôle central dans le financement de l’économie gabonaise, en particulier dans le secteur informel.
Elles permettent d’abord de mobiliser une épargne importante qui échappe au système bancaire. En effet, alors que les dépôts bancaires s’élèvent à environ 3 019 milliards de FCFA en 2024, une part significative de l’épargne des ménages circule en dehors du système formel, notamment à travers les tontines. Ces mécanismes contribuent directement au financement des activités économiques. Dans un contexte où les banques restent prudentes dans l’octroi de crédits, notamment depuis la crise de 2014, les tontines deviennent une source essentielle de financement pour les petits entrepreneurs. Elles soutiennent ainsi le développement des très petites entreprises (TPE) et des PME, qui constituent l’essentiel du tissu économique. Le fait que près de 63 % des unités économiques soient informelles montre l’importance de ces circuits de financement alternatif. Par ailleurs, les tontines jouent un rôle clé dans la résilience économique des ménages. Elles permettent de faire face à des dépenses imprévues, notamment la santé et l’éducation, et contribuent à stabiliser les revenus dans un contexte économique incertain.
Jeansen Daryl KOUBANGOYE : Le secteur informel et les tontines constituent des mécanismes essentiels d’inclusion économique et sociale au Gabon. Toutefois, l’absence de régulation engendre des risques majeurs susceptibles de compromettre l’efficacité du tissu économique national et de restreindre le niveau de captation et le développement du système financier national. À cet effet, plusieurs mesures structurantes sont envisageables. La reconnaissance juridique des tontines devrait permettre une meilleure captation et une meilleure traçabilité des flux financiers qui en découlent. En outre, elle devrait favoriser l’accès à des financements plus conséquents, essentiels pour le développement des projets communautaires ou commerciaux individuels, grâce à une mutualisation des risques et des garanties exigées. L’éducation financière, l’amélioration et la simplification des procédures de création d’entreprise, des réformes fiscales adaptées, le développement de la microfinance, ainsi que la diversification et le développement économiques sont autant de mesures visant à contribuer à une intégration progressive du secteur informel et des tontines au sein du secteur formel gabonais.
Quelles pistes envisagez-vous pour une meilleure intégration de cette épargne informelle dans le système financier formel ?
Rosny BILEH-BI SIMA : L’intégration de l’épargne informelle dans le système financier formel constitue un enjeu stratégique majeur pour le Gabon.
Premièrement, la mise en place d’un cadre juridique adapté apparaît essentielle. Compte tenu du poids du secteur informel (jusqu’à 40 % du PIB), une reconnaissance encadrée des tontines permettrait de sécuriser les transactions et de protéger les épargnants. Deuxièmement, le développement de partenariats entre tontines et institutions financières pourrait favoriser une meilleure inclusion. Le système bancaire gabonais reste encore aujourd’hui assez limité en termes de couverture. Une collaboration avec les tontines permettrait d’atteindre les populations exclues. Troisièmement, la digitalisation constitue un levier important. Avec un taux d’utilisation d’internet d’environ 72 % de la population, le développement de solutions de mobile money et de fintech offre des perspectives concrètes d’intégration.
Enfin, une approche progressive est nécessaire. Malgré un taux de bancarisation de 30 %, une grande partie de la population reste en dehors du système formel. L’intégration des tontines doit donc se faire de manière graduelle, en s’appuyant sur l’éducation financière et des incitations adaptées.