Le capital humain a ceci de particulier qu’il est invisible. On ne le voit pas sur les bilans comptables. Pourtant, c’est lui qui détermine, à long terme, la trajectoire d’un pays. Schultz et Becker l’avaient compris dès les années 1960. Le Gabon, riche en ressources naturelles, ne peut plus se permettre de négliger sa ressource la plus précieuse : ses femmes et ses hommes. La compétitivité de demain ne se joue pas seulement dans les gisements pétroliers ou les mines de manganèse et de fer. Elle se joue dans les salles de classe, les centres de formation professionnelle et les politiques d’insertion. En économie, la seule variable qui échappe à la loi des rendements décroissants, c’est l’homme.
À l’heure où le Gabon accélère sa diversification économique – le secteur hors pétrole représentant désormais 64 % du PIB en 2025, contre 58 % en 2020 –, une question lancinante traverse les états-majors des entreprises comme les couloirs des ministères qui rêvent d’une croissance à deux chiffres (ou presque) : pourquoi la croissance peine-t-elle à créer massivement des emplois ? La réponse tient en deux mots : capital humain.
De Schultz à Becker : quand l’économie redécouvre l’homme
Il y a soixante-cinq ans, un économiste américain alors méconnu, Theodore Schultz, bouleversait la pensée dominante. Dans son article fondateur Investment in Human Capital (1961), il osait affirmer que les savoirs et les compétences des travailleurs constituent un véritable capital, au même titre que les machines ou les usines. Mieux : le retour sur investissement de ce capital immatériel est plus important que celui du capital physique. En 1964, Gary Becker – prix Nobel en 1992 – systématisera cette intuition. Le postulat est simple mais radical : un pays qui n’investit pas dans ses hommes condamne sa compétitivité à long terme.
Aujourd’hui, le capital humain ne se limite plus aux années de scolarité. Il englobe l’expérience, les compétences sociales et la santé. Avec les théories de la croissance endogène (Paul Romer), le capital humain devient le moteur du progrès technique. Contrairement aux ressources naturelles qui s’épuisent, le stock de connaissances possède des rendements croissants. Au-delà de la simple accumulation de savoirs théorisée par Schultz, Becker et Romer, le capital humain s’est mué en une véritable gestion stratégique des ressources humaines (GSRH), où l’homme n’est plus un coût d’investissement, mais le catalyseur d’un avantage concurrentiel durable et inimitable.
Le paradoxe gabonais : un potentiel sous-exploité
Appliquée au Gabon, la théorie du capital humain éclaire d’un jour cru un paradoxe bien connu. Le pays dispose de ressources naturelles abondantes (pétrole, manganèse, bois, fer, etc.) et d’une main-d’œuvre relativement qualifiée en apparence. Pourtant, son Indice de Capital Humain (ICH) de la Banque mondiale n’atteignait que 0,46 en 2020. En 2025, il chute à 0,43, presque à égalité avec l’Afrique du Sud, qui devance le Gabon au classement à cause de deux paramètres (cf. tableau « Classement Top 10 ICH »).
Concrètement, 0,43 signifie qu’un enfant né aujourd’hui au Gabon ne sera que 43 % aussi productif qu’il pourrait l’être s’il bénéficiait d’une éducation et d’une santé optimales. Ce score, bien que supérieur aux moyennes de l’Afrique subsaharienne (0,40) et de la CEMAC (0,37), reste insuffisant.
Selon la Banque africaine de développement (rapport 2025), « 60 % des diplômés peinent à trouver un emploi » : l’inadéquation entre l’offre de formation et la demande de travail est criante. La Banque mondiale, dans son enquête GEPD de 2023, publiée le 30 novembre 2024 par l’économiste Bernard Yungu Loleka, est encore plus sévère : moins de 12 % des enseignants atteignent les seuils requis en langue et en mathématiques, tandis que l’allocation budgétaire profite surtout au secondaire et au supérieur, au détriment du primaire et de la formation professionnelle.
Le diagnostic est implacable : le Gabon souffre d’un « déficit structurel de capital humain » qui limite ses perspectives de croissance inclusive, malgré son classement dans le Top 10 africain.
Formation et compétitivité : le chaînon manquant de la richesse nationale
Une économie ne peut être compétitive sans une adéquation fine entre les compétences et les besoins des entreprises. Or, au Gabon, cette adéquation fait défaut. Malgré un chômage estimé à près de 20 % – atteignant 30 % chez les jeunes (chiffre discutable au regard du mode de calcul et des paramètres) –, nombre d’entreprises peinent paradoxalement à recruter des profils qualifiés. Les secteurs de la logistique, des mines ou de l’énergie sont contraints de recourir à l’expatriation pour des postes techniques. C’est une perte directe de compétitivité et une fuite de valeur ajoutée.
La Note de conjoncture économique du Gabon du 26 juin 2025 (Banque mondiale) apporte un éclairage chiffré précieux. Entre 1995 et 2020, la richesse nationale totale a augmenté de 35 % pour atteindre 105 milliards de dollars. Mais la richesse par habitant a diminué de 34,7 %. Plus frappant encore : le capital naturel représente 42 % de la richesse nationale, contre seulement 31 % pour le capital humain et 27 % pour le capital physique. Le Gabon reste largement dépendant de ses ressources naturelles pour créer de la valeur, au détriment de l’investissement dans ses citoyens.
Capital humain : les entreprises prennent le relais
Face à ce constat, plusieurs entreprises gabonaises ont entrepris de considérer la formation comme un investissement stratégique et non comme une charge : BGFIBank (BGFI Business School), Comilog (École des Mines de Moanda), la SEEG (Centre Jean-Violas), TotalEnergies Gabon ou Africa Global Logistics.
Ces initiatives privées, aussi louables soient-elles, ne sauraient compenser à elles seules l’absence d’une politique publique structurante. Le gouvernement semble toutefois avoir pris la mesure du défi. Le Plan national de croissance et de développement 2026-2030 – dont le budget prévisionnel avoisinerait 10 000 milliards de FCFA – place le capital humain au cœur de ses priorités.
Le 14 février 2026, lors d’une mission, le président Brice Clotaire Oligui Nguema a exposé des actions fortes en faveur de la formation technique, citant en exemple l’aviation, l’ingénierie et le contrôle aérien. Il prône des formations techniques avant tout pratiques, avec une intégration systématique des stages. L’objectif est de réduire la dépendance aux expertises étrangères et de consolider la souveraineté économique.
Démographie et horizon 2050 : l’équation à long terme
À court terme, la démographie est une donnée quasi fixe. Mais à l’horizon de 25 à 30 ans, elle devient une variable stratégique. Le Gabon dispose d’un dividende démographique à fort potentiel. Encore faut-il que cette jeunesse soit formée, qualifiée et employable. Sinon, le dividende se transformera en fardeau.
La Banque mondiale le rappelle : investir dans le capital humain est essentiel pour réduire la pauvreté, accélérer la diversification et favoriser une croissance qui ne laisse de côté aucune frange de la population. Le Gabon, qui consacre encore moins de ressources à l’éducation que ses pairs régionaux, doit impérativement réviser ses priorités.
Le dossier que nous vous présentons ce mois-ci, après les élections des partenaires sociaux et la célébration du 1er mai (Journée internationale des travailleurs), démontre que la bataille de la diversification se gagne d’abord sur les bancs de l’école et dans les centres de formation technique.
Si le Gabon veut être compétitif sur le marché mondial, il doit traiter son capital humain avec la même rigueur comptable et stratégique que ses réserves de change. Car, à terme, c’est l’intelligence collective qui sera son premier produit d’exportation.