L'économie ne se résume pas aux chiffres que l'on publie, mais aux réalités que l'on vit. Au Gabon, quand l'emploi se fait rare, l'économie ne disparaît pas : elle se déplace. Elle s'invente ailleurs, autrement, souvent en marge des cadres officiels. La débrouillardise n'est plus une exception, elle est devenue un mode de survie largement partagé. Vente informelle, services improvisés, petits métiers cumulés, entraide marchande... Cette économie parallèle fait vivre une part considérable de la population.
Les estimations disponibles situent le poids de l'économie informelle entre 40 % et près de 60 % des activités génératrices de revenus. Une réalité massive, qui concerne des centaines de milliers de personnes, et qui révèle moins un esprit d'initiative spontané qu'une contrainte structurelle. Car si l'informel prospère, c'est d'abord parce que le formel peine à absorber la main-d'œuvre.
Les estimations disponibles situent le poids de l'économie informelle entre 40 % et près de 60 % des activités génératrices de revenus.
Le chômage au Gabon reste élevé, autour de 20 %, notamment chez les jeunes d'après Our World in Data (OWID) pour l'année 2025. L'économie, fortement dépendante du pétrole et des ressources minières, crée peu d'emplois. Le secteur pétrolier pèse lourd dans le produit intérieur brut — en moyenne 45 % du PIB et 81 % des exportations d'après la Banque mondiale — mais n'emploie qu'une fraction de la population active. À cela s'ajoute le gel des recrutements dans la Fonction publique, longtemps perçue comme un débouché naturel. La débrouille n'est donc pas un choix, mais une conséquence directe d'un modèle économique peu inclusif.
Cette invisibilité a un coût. Fiscal, d'abord : la pression fiscale globale demeure faible, reposant sur un nombre limité d'entreprises formelles qui, pour certaines, s'estiment surtaxées. Social, ensuite : la majorité des travailleurs informels n'a ni protection sociale, ni accès au crédit, ni sécurité à long terme. L'économie tient, mais les individus restent exposés.
Les pouvoirs publics oscillent entre tolérance, répression ponctuelle et annonces politiques parfois ambiguës, comme l'idée de réserver certaines activités informelles aux nationaux. Des mesures complexes, juridiquement sensibles et potentiellement génératrices de tensions si elles ne s'accompagnent pas d'alternatives crédibles.
Surtout, ériger la débrouillardise en vertu nationale comporte un risque : celui de transformer une stratégie de survie en solution pérenne, et de masquer l'urgence des réformes structurelles. Diversifier l'économie, créer des emplois durables, intégrer progressivement l'informel sans l'étouffer : le véritable enjeu est là.
Le Gabon des débrouillards n'est pas un pays sans talents. C'est un pays qui compense, par l'ingéniosité individuelle, les limites de son contrat économique collectif. C'est aussi cela que l'économie doit regarder en face.